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Inventaires, réseaux, dynamique des idées

Bernard Michaud, 1995

Transcription intégrale de la conférence donnée le 8 février 1995 dans le cadre du séminaire
Didactiques des arts plastiques. L'artistique et les références artistiques dans les pratiques
d'enseignement
.
Stage national - Paris - 1995 - Plan national de formation

 

Il m'a été demandé d'intervenir autour de la question de la dynamique des idées. Dans la petite discussion qui a précédé la confirmation de la demande, deux termes sont apparus : inventaires et réseaux. J'ai entendu cela de façon assez contemporaine et essentiellement sur le terrain de la connaissance et de l'information. J'ai donc essayé de bâtir quelque chose qui tournerait autour des notions elles-mêmes. Il sera très peu question d'histoire des idées, même si ces notions-là ne datent ni d'aujourd'hui ni même d’hier mais d’il y a très longtemps, et même si la manière de les aborder aujourd'hui prend la suite des approches antérieures. On pourrait donc faire une approche en termes d'histoire des idées, mais ce n'est pas le biais pour lequel j'ai opté. J'ai plutôt essayé de circuler entre les notions elles-mêmes, inventaires, réseaux, dynamique des idées.

1. Un parcours de questions

Je partirai du fait que nous avons tous des idées, au moins quelques-unes. Nul d'entre nous n'accepterait, je crois, d'admettre qu'il n’a d’idées sur rien. Ces idées ne sont peut-être pas toutes vraies, mais, et ici je ne parlerai pas de vérité, nous avons un contenu mental. Ça ne tourne jamais à vide, en quelque sorte. Et pourtant, à l'occasion d'une question précise et alors même que nous avons des idées et que nous n’accepterions pas de dire que nous n'avons pas, nous en manquons c'est-à-dire que nous faisons l'expérience du trouble qui consiste à ne pas pouvoir nous fixer sur une ou quelques idées, subjectivement à rester indécis.

 

1.1 La première question, encore très peu élaborée, serait : comment rechercher des idées ? Si nous en manquons, y a-t-il des pistes pour en trouver ? Comment rechercher des idées ? Question lancinante, adressée souvent au professeur de philosophie qui propose un sujet. Nous avons des idées, mais en même temps, nous ignorons ce qu’est une idée. À moins d'avoir mené vraiment une réflexion savante sur ce que cela veut dire, nous disons spontanément que c'est un contenu mental. Nous employons plus ou moins l’un pour l’autre, les mots d'idée, de notion, peut-être même de représentation, car tout se passe un peu comme si, sans que nous l’ayons examinée, la notion représentait quelque chose, comme si le découpage des notions ressemblait au découpage des objets, transcrivait le découpage des objets. Et pourtant, c'est aussi une expérience fréquente que nous avons, une idée en appelle une autre, en repousse une autre. Nous faisons l'expérience de la relation des idées

1.2 Donc deuxième question, aussi peu élaborée que la première, question d'étonnement : que pouvons-nous comprendre du mouvement des idées entre elles ? Nous disons, d'ailleurs, que nous avons des idées comme si notre pensée en était d'une manière ou d'une autre possesseur. Si c'était vrai, si vraiment nous avions des idées et si nous en étions possesseurs, nous devrions pouvoir les associer volontairement ou les séparer volontairement c'est-à-dire prendre sur elles des décisions d'articulation, des options volontaires. Or nous avons l'expérience fréquente de l'échec des méthodes préméditées et du surgissement inattendu d'une voie, d'une relation, d'un passage d’une idée à l'autre, qui s'est organisé à peu près à notre insu. Nous sommes vraiment très peu les décideurs de notre propre pensée. Ce qui repousse dans l’incertitude la notion même de méthode dont on fait grand cas aujourd'hui dans toutes sortes de disciplines ou d'activités, mais je ne suis pas si certain que nous soyons les manipulateurs conscients, volontaires, et relativement maîtres de ce que nous faisons dans ce genre d'articulation.

1.3 Troisième question donc, toujours aussi peu élaborée que les précédentes : y a-t-il une autonomie des circulations mentales ? Puisque, à l'improviste, des rapports se nouent, se tendent, se déchirent entre les idées, y aurait-il une autonomie des circulations mentales ? S'interroger sur la recherche des idées, sur le mouvement des idées entre elles et sur l'autonomie de leurs articulations, ce sont des questions que se posent aussi bien les chercheurs, le pédagogue et l’élève.

Au fond, l'ensemble de ces trois questions porte sur la pensée en train de se faire, sur la pensée se faisant. Le mot idées peut-être trompeur, car comme beaucoup de mots français, il désigne à la fois le mouvement et le résultat. Une idée pourrait apparaître comme un résultat, comme quelque chose d’établit, séparable, distinct des autres. Et en même temps, une idée, si vraiment nous nous occupons de ce qu’est la pensée, ce n'est rien, sinon un processus mental, en train de se faire, de s'articuler, de se préciser. Alors peut-être faut-il varier les mots pour cerner un peu mieux la pensée se faisant, se créant, s'élaborant, s’inventant, se découvrant. J'hésite maintenant entre ces termes, je ne sais pas très bien comment m'orienter, mais je constate que ces termes sont tous des métaphores : travail, création, invention, découverte. Les questions sur la pensée ont du mal à faire l'économie des métaphores. Ce sont des questions délicates, car elles portent sur un fonctionnement caché qu'on peut certes ensuite transcrire dans des systèmes de signes. On peut écrire des idées, dire des idées, rédiger, que sais-je, et je vais parler de tableaux, de graphiques, etc. Mais je ne suis pas sûr que le passage de la pensée se faisant aux signes qui en résultent quand on transcrit soit un passage vraiment transparent qui permette de remonter à la pensée et de comprendre comment elle se déroule. En réalité, le fonctionnement est caché. C’est l'objet fondateur, d'ailleurs, de la philosophie chez les Grecs, dans un certain lien entre la pratique mathématique, l'astronomie, la réflexion philosophique, chez Pythagore par exemple. C'est encore aujourd'hui l'objet de ce qu'on appelle peut-être un peu pompeusement et hâtivement les sciences cognitives, qui cherchent à connaître le fonctionnement mental.

Question délicate car le fonctionnement est caché, question délicate encore parce qu'on étudie ce fonctionnement en temps réel et il n'est pas certain qu'on le comprenne ensuite quand on en voit la forme transcrite dans des signes, question délicate enfin parce que c'est un domaine dont les frontières changent et sont discutées et toujours discutables. Est-ce qu'on peut délimiter un chant que l'on appellerait la pensée et qui serait le champ des idées, distinct du psychisme, de l'ensemble des questions pulsionnelles et des questions d'identité, et des idéologies sociales qui forment, qui préforment même, des circuits mentaux, des systèmes de valeurs, des systèmes de repères ? Et on voit sur ce terrain aussi bien des psychologues que des sociologues, que des philosophes, les uns les autres en pleins conflits de frontières, voire en pleins conflits territoriaux pour s'approprier le territoire des autres considéré comme spolié. Des philosophes ont tendance sur ces questions à considérer que les sciences humaines sont des illusions de notre temps, et des sciences humaines à considérer que le discours philosophique est une sorte d'acharnement thérapeutique et qu'à partir du moment où les sciences humaines existent, il n’y a plus là-dessus d'objet philosophique. À qui appartient la pensée, quel est le terrain, quel est le champ, etc. ? Délicat.

1.4 Comment rechercher des idées nouvelles ? Comment garder des idées acquises ? En tout cas, il me semble qu'il y a dans toutes les sociétés humaines des pratiques pour cela. C'est un phénomène à la fois intérieur et en même temps de plein droit dans l'extériorité sociale avec des pratiques codifiées dans toutes les sociétés, des pratiques orales, des pratiques écrites.

ORAL ÉCRIT
GARDER

RÉCITATION

Sous condition rituelle (litanies, kyrielles)

 

 

 

 

Moyens

MNÉMOTECHNIQUES

 

ÉNUMÉRATION

(liste de notions)

 

 

RECETTE (liste d’opérations)

 

  • logique d’EXPOSITION

(intériorisation de l’ordre sous le nom de RIGUEUR)

 

RECHERCHER

DIALOGUE

Sous condition politique (débats, controverses)

 

 

 

 

Moyens RHÉTORIQUES

 

TABLEAU

(disposition de notions)

 

 

ALGORITHME (disposition d’opérations)

 

  • logique d’INVENTION

(intériorisation du dialogue sous le nom de MÉTHODE)

 

Garder des idées, les conserver oralement, cela prend la forme de la récitation. Et la garantie de la récitation est qu'elle soit sous condition rituelle, car le rite amène la répétition au plus identique possible. On obtient donc les litanies, les kyrielles, avec des relais qui sont les moyens mnémotechniques afin de garder un ordre qui pourrait être oublié ou malencontreusement bouleversé.

Dans les sociétés où l'écriture existe, garder des idées prend la forme des catalogues, des énumérations, des listes, quand il s'agit des listes de notions, et des recettes quand il s'agit des listes d'opérations. Apparaissent alors dans les sociétés d'écriture, des logiques d’exposition, qui sont des logiques d'énumération, de façon de faire la liste qui sont un art de la liste, qui peut même être intériorisé par les individus sous le nom de rigueur, la rigueur mentale, qui est en quelque sorte l'intériorisation de ce qui dans l'extériorité est l'art de la liste.

Rechercher des idées nouvelles oralement prend souvent la forme du dialogue. Il est, lui, sous condition politique, car on ne peut dialoguer que si deux individus s'estiment à égalité pour le faire. Il y a donc un préalable juridico-politique du dialogue. Et là où la récitation conduisait à des moyens mnémotechniques, le dialogue conduit à des moyens rhétoriques. Les Grecs des cités, au Ve siècle av. J.-C., ont eu une conscience aiguë de ce qui se passe dans le dialogue, l'art de persuader, la rhétorique, c'est-à-dire des tours figés d’éloquence qui emportent l'adhésion de l’interlocuteur, lequel sauf très grande lucidité ne s'en aperçoit pas. Il y a là un art de faire surgir dans le dialogue des idées que les interlocuteurs ne voyaient pas spontanément. S'agit-il alors d’idées vraies ? Tel est l'objet de la polémique de Platon contre les Sophistes.

Rechercher des idées dans les sociétés à écriture, prend justement la forme des tableaux. Lorsque par exemple on établit un tableau à double entrée, il y a donc 4 cas de figure, cela crée une heuristique, une logique invention pour le remplissage des trous, le remplissage des carrés  manquants. Le tableau suppose la spatialisation de l'écrit, la disposition devient inventive. Une autre logique apparaît qui n'est plus une logique d’exposition mais une logique d’invention et que l'individu intériorise souvent sous le nom de méthode, l'intériorisation de la logique d’invention qui a d'abord des conditions externes, celles des tables, sous toutes leurs formes.

Avant de tenter d'interroger la pensée elle-même, il faut avoir en vue que les inventaires, les réseaux et la dynamique des idées sont des pratiques qui supposent des rapports sociaux, qui en suscitent aussi et qui ont tendance à les stabiliser de ce fait. Ce sont aussi des pratiques qui inventent des objets qui sont leurs supports, à l'oral et à l'écrit : le bâton à encoches, pour faire des inventaires ; probablement les premiers signes d'écriture (il s'agissait de comptabilités de trésors de palais et l'écriture est d'abord une affaire de scribes-comptables) ; la tablette pour le tableau ; la feuille pour la liste (le mot liste en français vient d’un terme franc qui signifie le bord ou la bordure : faire la liste, c'est dresser une série de signes à la queue leu-leu sur un bord, on n'est pas si loin du bâton à encoches qui permet de faire un inventaire) ; le fichier pour les fiches.

J'ajoute le programme de philosophie en classe terminale puisqu'il se présente sous la forme d'une liste de 40 notions mises à la queue leu-leu dans les instructions de 1973 précisent de manière littérale mais hors liste, qu’il n'est absolument pas demandé de les faire défiler dans un ordre quelconque, que le professeur à la pleine liberté de problématisation pourvue qu'il les ait toutes examinées. On préce bien que la liste est sans ordre. Mais précisément les débats idéologique, philosophique, politique sur les notions de philosophie sont tels qu'il n'y a pas d'autre ressource jusqu'à présent, que de les dresser en liste sans ordre dès qu'on mettrait un ordre, on entrerait dans un courant de pensée, on ne peut le faire. Vous voyez que les listes ont encore de beaux jours, elles assument même la neutralité républicaine.

1.5 Cet aller-retour permanent de la pensée pensante, et de l'exposition matérielle de ses signes, bâtons à encoches, tablettes, listes, fichiers, etc., a des effets sur la représentation que la pensée se fait d'elle-même. J'en voie au moins trois.

D'abord la spatialisation du rapport des idées entre elles. Le fait d’écrire, de placer sur une surface, a sur la représentation que l'on se fait des idées un effet évident. On va parler de liaison, de relations des idées, on va parler de ce qui est en haut dans la liste, en bas dans la liste, etc., ce qui permet aussi une amorce critique, je crois, sur la terminologie des réseaux. Celle-ci est assez fascinant parce qu'elle est très mobile, très verbaliser, très abondant. Réseaux, réticules, résilles, circulation, etc., nous baignons dans ce vocabulaire aujourd'hui par l'informatique, par la formation. Mais il y a ce sous-entendu qu'on est toujours dans un vocabulaire de l'espace, de la spatialisation. Toujours cet aller-retour de la pensée pensante qui ne sait pas comment se penser, mais qui s'est trouvé, par le fait qu'elle débouche sur des signes, avoir des possibilités de se metaphoriser, notamment dans le vocabulaire spatial.

Un deuxième effet en retour est l’indiciation -- indiciation comme indice -- l'indiciation des idées par des signes qui conduit en quelque sorte à leur fixation. Le mot même de notion renvoie à l'étymologie du connu ; ce qui est notio est en réalité notum c'est-à-dire connu. Mais on trouve ici ou là une espèce d’étymologie fantasque ou d’étymologie sauvage qui rapproche notio de nota qui est un autre mot en latin, qui n'a rien à voir, qu’on retrouve dans notation, et qui signifie la marque. Comme si une notion était la marque de l'idée, sa petite encoche, son petit signal, son petit signe. Encore une fois, c'est une étymologie sauvage est fausse, mais souvent on a rapproché ces mots précisément parce que les idées se trouvent en quelque sorte indicées par leurs signes.

Troisième effet en retour : si les idées sont indicées par leurs signes, on a tendance de ce fait à minorer les relations. Dans tout tableau ou inventaire, c'est le contenu qui est manifeste mais la forme latente est généralement peu consciente ; le remplissage du tableau ou de l'inventaire est manifeste mais la forme qui inventorie ou qui tabule, elle ne devient consciente que par une réflexion savante. Tout se passe comme si les procédures d'exposition des idées acquises, les procédures de rappel, les objets qui sont associés, fiches, signes, encoches, etc., préjugeaient en quelque sorte des voies de recherche sur la pensée pensante, préjugeaient un peu du fonctionnement de la pensée. On le voit bien aujourd'hui quand de façon fausse pour un biologiste et fausse pour un informaticien, on a tendance à dire de façon trop rapide que le cerveau est un ordinateur ou qu'au fond les ordinateurs où les réseaux d'ordinateurs sont en voie de devenir des cerveaux. Pour un biologiste, ce qui se passe dans les neurones n'est pas de l'ordre du câblage, pour un informaticien, ce qui se passe dans la machine n'est pas de l'ordre des influx biologiques. Voilà une tentation de rapprochement qui amènerait à nouveau à préjuger des voies de recherche sur la pensée pensante. Bien entendu cela peut être instructif, mais l'assimilation n'est pas possible.

Je propose donc pour commencer, une étude critique de la notion d'inventaire ou de liste ; puis celle de son remplaçant actuel, la notion de réseaux, remplaçant encore partiel, pour tenter ensuite modestement quelques propositions sur la dynamique des idées et la dynamique du questionnement. Car je n'ai pas oublié la première question, la moins élaborée de toutes, la plus triviale : comment rechercher des idées ? Est-ce que les deux inventaires peuvent le permettre notre place, est-ce que les réseaux vont être des inventeurs automatiques d’idées, que devient la dynamique des idées et du questionnement ?

2. Nos listes sont telles sottes ?

À voir comment la notion de réseaux vient avec jubilation remplacer la notion de liste aujourd'hui en disant : "fini les listes figées, ça circule, ça circule, ça circule", la question elle-même n'est pas totalement incongrue.

2.1 Quelles sont les raisons de mépris ?

Elles sont assez bien connues : on leur reproche d’être descriptives et d'être énumératives.

On leur reproche d'être descriptives, elles sont considérées comme des recueils, des collectes, des revues avec ce que cela a de superficiel. Collecter, passer en revue, n’explique rien, ne dit rien, c'est même peut-être soumis à toutes sortes d'illusions, on met bout à bout des choses qui se ressemblent, mais se ressembler n'est pas vraiment être du même ordre. Bref, c'est inessentiel. Francis Bacon, chancelier anglais et philosophe du XVIIe siècle, appelle cela, au fond, un travail de fourmi. Les fourmis amassent tout ce qu'elles récoltent, elles rapportent tout.

L'autre face du mépris, mais c'est un peu la même, serait le mépris de l'énumératif. L'énumératif est supposé mécanique c'est de l'enregistrement, du simple constat, au fond, c'est l’infra mental. À la rigueur, une liste, une énumération, c'est une réserve pour un effort théorique qui est encore à venir. Au mieux, c'est un matériau, au pire c'est une entrave à la recherche de la définition essentielle. Quand on aura vraiment trouvé la définition essentielle, on pourra jeter la liste qui n'aura été au mieux qu'un point de départ. Telle la démarche constante de Platon. Socrate pose à son interlocuteur la question « qu'est-ce que ceci ? » et l'interlocuteur répond comme fond les enfants « c'est quand, c'est là où, c'est dans le cas où », et Socrate lui dit « je n'ai pas demandé quand ou comment, j’ai demandé ce que c’est » et à ce moment-là, les exemples disparaissent, on se met à la recherche de la définition, la liste disparaît.

Néanmoins, il y a deux cas où on peut sauver la liste de ce mépris.

On la sauve du mépris dans le cas où elle est agrémentée d'une règle mathématique. Agrémentée d'une règle mathématique, elle s'ennoblit. Quand on sait qu'il y a x cas, pas plus, quand on sait que la solution existe dans un cas, et qu'on ne peut pas la démontrer directement, et qu’en revanche on peut passer en revue la liste des cas et démontrer que dans tous les cas sauf un c'est faux, et comme on sait que néanmoins c'est vrai, alors, le cas restant est celui qui doit vérifier le théorème, cela est une forme du raisonnement par l'absurde et c'est le cas où la liste est sauve. Mais elle est sauve et ennoblit précisément parce qu'elle est sous la juridiction d'une règle mathématique.

L'autre cas où on sauve la liste se présente quand elle n'est pas une liste d'objets mais une liste d'opérations, car en tant que liste d'opérations, elle apparaît utile parce qu'elle conduit à un but. Mais alors la liste des opérations n'est que la liste des moyens, encore une fois ce qui la sauve, ce qui l’ennoblit, c'est qu'elle est au service de quelque chose qui est plus grand qu'elle et qui est le but. Hormis ces deux cas, il y en a peut-être d'autres mais je ne les ai pas perçus jusque-là, la liste est tenue pour méprisable.

2.2 Dans un deuxième temps, du mépris des listes vient le goût des formes. Une liste dévide sa série, c'est un peu sot. Mais au fond ce qui importe, ce qui s’y cache, c'est le principe de sélection, le principe d'organisation, voilà qui est intelligent. Puisque s'il y a liste, un certain nombre de termes ont été retenus, il y a surtout l'océan de tous les termes qui n'ont pas été retenus. C'est donc qu'en réalité la liste exhibe et cache en même temps, une forme, c'est-à-dire le principe de sélection. C'est ce que BACON appelle la table de l'être et de la présence. Il nous faut faire, dit-il, des tables de l’être et de la présence et il ajoute aussitôt : il faut faire aussi des tables d'absence dans la proximité : je retiens x, donc je peux faire la table de non x qui est son contraire et que je n'ai pas retenu, je retiens y, donc je peux faire à côté la table de non y que je n'ai pas retenu, je retiens z, donc je peux faire à côté la table de non z que je n'ai pas retenu, etc. Au fond, toute table comporte son double qui est la table des contraires qui n'ont pas été retenus et ce qui est vivant, ce qui est intelligent dans la liste, c'est le principe de sélection, c'est-à-dire la forme, le principe du tri, l'idée qui a présidé au tri. Les listes donc, sont méprisables mais elles nous donnent le goût des formes, ce qui est vivant dans la liste n'est pas dans la liste, c’est le principe du tri, et le principe du tri est dans l'esprit. De la critique des listes vient le goût des formes. C'est ce que Bacon appel le travail de l'araignée. Contrairement aux fourmis qui rapportent tout ce qu'elles trouvent à la fourmilière, l'araignée sort d'elle-même de quoi tisser sa toile, elle sort d'elle-même sa forme. C’est une métaphore de l'esprit, puisque toutes les formes qui ensuite sont exhibées dans le monde extérieur, elle les sort d'elle-même, de sa propre substance.

Mais avec le goût des formes survient le risque du système. Si nos listes dépendent des formes qui nous font trier, alors le principe d'organisation est toujours en quelque sorte préconçue, nous imposons des principes d'organisation aux choses. Nous trions les choses avec des principes d'organisation préconçus, qui viendraient de nous-mêmes. Le risque du système, de connaissons bien la manière dont il se décline : le risque du dogmatisme, le risque de l'aveuglement.

2.3 De la haine des systèmes, on passe alors au goût des faits. Voyons une très brève citation de Diderot, dans son dernier texte philosophique publié en 1754 : « Les faits, de quelque nature qu'ils soient, sont la véritable richesse du philosophe ». Comment faut-il entendre cela ? C'est ce qui se dit depuis la Renaissance, chez Bacon, ensuite au XVIIe siècle et enfin au XVIIIe et chez Diderot notamment. Nous ne devons pas nous laisser aller aux systèmes préconçus. Il faut vraiment accumuler les faits, il faut les accumuler en essayant de les organiser. En quelque sorte il faut panacher les avantages et les inconvénients des deux rôles. La liste seule serait sotte, la forme seule serait dogmatique. Contre les systèmes nous vient le goût des faits ; contre les listes sottes, vient la recherche des critères pertinents. Comme si en même temps qu'on accumule des faits, on cherchait comment eux-mêmes se laissent trier. Ainsi dans le même texte de Bacon apparaît un troisième animal : après la fourmi qui amasse, après l'araignée qui tire tout d'elle-même, vient l'abeille qui fait les deux, parce qu'elle amasse mais qu'elle transforme ce qu’elle amasse avant de le restituer. Elle fait son miel avec le nectar des fleurs. Il y a dans cette espèce de zoologie bizarre, une théorie de la connaissance liée aux insectes et aux animaux, fourmie, araignée, abeille.

Je rappelle à ce sujet une vieille expression disparue des programmes d'enseignement, (on dit aujourd'hui les sciences de la vie et de la terre) "histoire naturelle". Or le terme "histoire naturelle" ne renvoie pas à l'histoire, le terme grec historia, qui bien sûr a donné "histoire", veut dire enquête. C'est ici l'enquête naturelle, science d'observation. On l'appelait ainsi avant les théories de l'évolution, cela n'a rien à voir avec le temps ni avec l'histoire, c'est l'enquête. Les Anglais qui ont donné beaucoup de philosophies d'observation, ont donné nombres d'ouvrage inquiry, « enquête sur ». Cette idée d'enquête renvoie à peu près à ce que je veux dire, à ce jeu de balancier entre les listes et les formes, le mépris des listes conduits vers les formes mais le risque que la forme devienne un système, renvoie vers les faits.

2.4 Mais alors on a une difficulté très réelle : comment organiser les faits ? C'est là, je crois, que vient l’idée de tableau. Tableaux, tables, tabulations, essayent de marier, comme je le disait à l'instant, les avantages des deux pôles. L'idée de tableau est l'alliance du recueil et de la forme. Tout ce qui a été repéré, on le nomme les faits. On fait un tableau pour que tout ce qui a été repéré y entre, mais que, y entrant, tout ce qui a été repéré soit en forme, non pas simplement en liste sotte, mais en forme. On ne fait pas un tableau pour le remplir, mais pour organiser le remplissage, pour que le remplissage et le contenu répondent à une loi d'ordre ou à plusieurs lois d'ordre, si c'est un tableau complexe

Un philosophe qui a vécu à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, allemand, diplomate, circulant beaucoup en Europe, homme des passages, homme des conventions, des traités, homme des discussions, aujourd'hui au premier plan de la réflexion sur ces points, revisité par toute une série de philosophes contemporains, je veux dire Leibniz, définit ainsi ce qu’est une série -- ce qu'il appelle série, series en latin, en gros, on peut l’appeler tableau -- : « C'est une multitude munie d'une règle d'ordre », très belle définition, très économe dans ses moyens, peu de mots, des mots forts, denses, très bien articulés. C'est-à-dire que le tableau a cette force de faire entrer tous les faits repérés mais de les transmuer en quelque sorte, car on leur affecte une place dans le tableau et la manière de s'adresser à cette place, de se rendre en esprit à cette place, par le jeu des colonnes, des lignes, des diagonales éventuelles, des fléchages, etc., permet alors de transmuer le fait qu'il n'apparaît plus comme un fait brut mais comme un fait muni, je pourrais presque dire, d'une marche à suivre. Il faut rendre justice tableau de signes, car le tableau de signes où le tableau de marche des opérations, n'est ni une collection sotte, ni l’affirmation péremptoire d'une loi de sélection. Le tableau permet de réticuler, de tramer, de faire tissu (textus), le tableau est une manière de texte.

Diderot ne s’y est pas trompé qui dans l'article Leibnizianisme de l'Encyclopédie, écrit ce superbe hommage de la part de quelqu'un qui a envoyé des dessinateurs dans tous les corps de métiers pour faire le travail des planches : « La philosophie de Leibniz est une machine à réflexion comme le métier à bas est une machine à ourdissage » ourdir, tramer, tisser par la pensée comme sur le métier. Cela paraît, soit dit en passant, une approche plus intéressante de Leibniz que n’était celle de Voltaire qui lui reprochait dans Candide simplement son optimisme. Diderot est plus pénétrant sur Leibniz parce qu'il en fait une machine à réfléchir et non pas simplement un énoncé de thèses. Et voilà ce qu'on fait le plus aujourd'hui : prendre une philosophie pour une machine à réfléchir et non pas simplement énoncé de thèses, doctrine qu'on pourrait nier ou accepter en bloc.

Que vaut le principe d'une liste ? Il vaut ce qu'il permet de rassembler, de sélectionner, d'éliminer. On ne peut pas parler de la liste sans parler d'élimination. Que vaut maintenant le principe d'un tableau ? Il vaut par la densité claire des circulations qu’il provoque. Il n'y a pas de tableaux sans table des éliminés. Autrement dit, un tableau affirme, mais il affirme avec une puissance de négation, il rassemble et il rejette donc il affirme par sa puissance de négation. Un tableau est une réalité, je crois, très dialectique de ce point de vue. De sorte que dans inventaire, il vaudrait peut-être mieux entendre inventorier. Comme je viens d'essayer de le montrer, nous avons besoin que les signes soient étalés, disposés sur l'espace, mais en même temps, ceci transcrit l'inventorier lui-même. Le résultat positif, c'est-à-dire l’inventaire, résulte d'une opération négative de tri. Il y a toujours de la négation dans l'affirmation et inventorier c’est trier, c'est-à-dire que l'affirmation de ce qui est mis dans le tableau renvoie toujours à ce qui est laissé en dehors du tableau, ce qui est éliminé.

Un inventaire, à présent un inventaire établi, vaut-il ce que vaut son principe ? Oui et non. Oui, un inventaire vaut ce que vaut son principe : si le principe est faible, si les lois de sélection à l’œuvre dans un tableau comportent des erreurs, la liste que l'on va obtenir aura des fautes, des trous, des intrus. D'une certaine manière, l'inventaire transcrit ce que vaut son principe, mais en même temps, non. L'inventaire va au-delà de son principe. Ainsi, dans l'histoire des sciences, beaucoup d'inventaires qui comportaient des exceptions et des vides, donc des anomalies aux yeux de la régularité, n’ont pas pour autant affaibli la validité de leur principe, au contraire ces exceptions, c'est évident, ces anomalies se sont avérées heuristiques, c'est-à-dire de nature à faire faire des découvertes et par-là à approfondir le principe même.

Examinons d'abord un tableau de Lavoisier, Le Traité élémentaire de chimie, 1789, Tableau des substances simples, anciens noms, noms nouveaux. Lavoisier a un sens très aiguë de la rationalisation de la liste. Dans le tableau des substances simples, ne doivent apparaître que les substances qu'on ne peut pas dissocier, qui ne sont pas des composés, qui sont simples. Or les noms d’une chimie antérieure mélangeaient le simple et le composé et mélangeaient aussi des désignations chimiques et des noms de circonstances.

Par exemple, à la quatrième ligne avant la fin, la magnésie qui est appelée quelquefois "base du sel d'Epsom", simplement parce qu'il y en a dans la région d'Epsom. Cela, Lavoisier ne va pas l'admettre, cela n'a aucune espèce d'intérêt chimique. Il y a un principe de clarification de cette liste qui est l'abandon de toute terminologie qui n'est pas proprement chimique, abandon aussi de tout ce qu'on a pu dissocier depuis qu'on a donné le nom et qui fait découvrir puisqu'on l’a dissocié, que ce n'est pas une substance simple mais une substance composée. Le malheur pour Lavoisier, c'est qu'il prend l'état de la chimie de son temps pour un état définitif. Mais toute une série de termes qu'il considère comme simples ne sont simplement pas encore décomposés. Autre exemple : Lumière, la lumière nous baigne, comme un produit extrêmement tenu, introduit extrêmement fin, éthéré, un peu comme un liquide. Nous baignons dans la lumière comme nous baignerions dans l'eau. Mais l'eau ne se trouve pas dans le tableau, Lavoisier l'a dissocié et il sait donc que c'est de l'oxygène et de l'hydrogène. Viennent dans la deuxième partie de la liste, toute une série de métaux. Les pratiques sont telles, qu'il n'y a pratiquement pas de changement : argent -argent, antimoine -antimoine, bismuth- bismuth, cuivre-cuivre, etc., il a dissocié tous les oxydes, il a bien saisi les choses. En revanche, on arrive à chaux qui est un composé d'oxygène et de calcaire, et comme il ne l'a pas encore dissociée, il la prend pour un produit simple. Il ne fait la qu'une simplification verbale, il refuse qu'on l'appelle à la fois chaux et terre calcaire, donc il propose le nom unique de chaux, mais il la prend pour une substance simple alors que c'est une substance composée comme on le trouvera par la suite. Il en va de même pour la magnésie qui est l'oxyde de magnésium, pour l'alumine qui est un oxyde d'aluminium, etc. on découvre ici que le tableau de Lavoisier comporte des failles et que ces failles sont des irrégularités, des fautes. Son principe de tableau n'est pas suffisamment rigoureux.

En revanche dans d'autres cas, l'exception, le vide ou l'anomalie dans le tableau sont heuristiques, font faire des découvertes. Et ceci est particulièrement net pour le tableau de Mendeleïev, établi en 1869, tableau de la Classification périodique des éléments chimiques, classés selon leur masse atomique et la régularité de leurs effets chimiques. Or il y a des trous dans le tableau de Mendeleïev de 1869. Mendeleïev ne connaît pas tous les éléments, il les établit selon leurs masses atomiques et selon les effets chimiques comparables, en lignes et en colonnes. Chaque fois qu'il y a un trou -- ici, un point d'interrogation--, c'est une recherche possible. Il doit y avoir là un élément non encore identifié, un élément qui aura telle masse atomique et telles propriétés chimiques, on peut donc chercher. C'est en ce sens qu'il est heuristique. Le tableau de Mendeleïev petit à petit a été rempli, grâce aux principes que Mendeleïev avait établis pour l’écrire, alors qu'à son époque c'était encore un tableau incomplet. En somme s'agissant de tableau, là où un principe d'ordre dirait "c'est irrégulier parce que c’est faible" un principe de découverte doit dire "s'il y a des irrégularités, c'est qu'il y a des anomalies ; s'il y a des anomalies, c'est là qu'il faut chercher, c'est là qu'il est bon de construire l'interrogation".

Donc, de l’inventaire au tableau, se produit quelque chose d’intéressant : on fait un inventaire pour faire entre le connu, et si on fait un tableau, il peut faire découvrir l’inconnu.

Conclusion partielle : il faut sauver les listes des inventaires du mépris à la condition que je viens d'essayer d'établir : faire des tableaux dont on médite les règles et dont on traite les irrégularités non pas comme des fautes mais comme de possibles anomalies. Alors, on fait entrer le connu dans le tableau et lui, en échange, nous aide à découvrir l’inconnu. Il faut nommer pour faire exister, il faut donc dire du bien des nomenclatures ; il faut placer pour décrire, il y a donc du bien à dire de nomenclature ; il faut placer pour décrire, il y a donc du bien à dire déclassement ; il faut relier pour faire agir, il y a le donc du bien à dire des schémas. Même s'il y a du mal à dire des nomenclatura, des systèmes et des schématismes. Mais il y a du bien à dire, je crois, d'abord.

2.5 Viennent néanmoins un certain nombre de critiques radicales des inventaires, sans mépris, même si on met les inventaires tableau. Il n'y a pas d'inventaire évident, tout inventaire suppose un pré-façonnage spontané, qui peut venir à la conscience quand on réfléchit, mais dont on n'a pas spontanément conscience. Ce pré-façonnage vient du langage, vient de jugement de valeur, "qui se ressemble s'assemble", démarche terrorisante du point de vue politique et dangereuse du point de vue cognitif, la ressemblance de conduit pas à l'identification. Il vient également du jeu des sensations elles-mêmes, qui opèrent des rapprochements qui peuvent par d’autres côtés être tout à fait inessentielle pour le problème que l'on traite.

Il n'y a pas d'inventaire évident, il y a toujours un pré-façonnage spontané. Bachelard critique Bacon à travers son étude des mystifications des généralités de première observation. Il critique Lavoisier à travers sa discussion de l'idée de substance simple. Il y a toujours un pré-façonnage. Ceci nous conduit à une enquête réflexive sur la classification elle-même. Aucune liste n'est réussie, absolument parlant : il y a toujours de l'anomalie, c'est-à-dire toujours un moteur pour la relance. Il n'y a pas de faits bruts, rien n'est constaté, tout est construit. Une liste mérite toujours qu'on critique la prétendue observation. C'est très beau d'affirmer la puissance de faits contre les systèmes. Mais dans les faits eux-mêmes, il y a déjà des systèmes d'interprétation. Donc une sur-critique de l'affirmation des faits s'impose. Nous affirmons les faits pour essayer de nous prémunir contre les systématisations, mais dans les faits eux-mêmes, il y a déjà des lambeaux de systèmes pré-façonnés à notre insu.

D'autre part un inventaire où un tableau, qu'il soit inventaire de signes ou de mots ou tableau de places ou de cases, a toujours tendance à découper l'objet. Et cela conduit toujours d'une manière ou d'une autre à considérer que l'objet est premier et la relation seconde. L'objet est dans sa case et s'il entre en relation avec d'autres, c'est en changeant de case et en passant d'une case dans l'autre. L'objet est découpage premier et la relation est seconde.

Or de plus en plus apparaît la dislocation des objets traditionnels. En matière de science, et en matière de technologie, on voit de plus en plus cette dislocation avec des passages de l'un à l'autre, avec des emprunts, des transports. Un philosophe des sciences contemporaines, Georges Canguilhem, parla à propos de l'activité quotidienne des savants aujourd'hui, d'une activité d'import-export des concepts. Ils empruntent à des disciplines qui ne sont pas les leurs des concepts et des formalismes dont ils essaient de voir les effets dans leurs propres terrains. En découpant de nouveaux terrains, il cherche des modèles, non pas pour que ces modèles fonctionnent mais au contraire pour qu'ils ratent afin de découvrir par adaptation un peu mieux l'hypothèse dont on a besoin.

Autrement dit, de plus en plus, et un peu selon les métaphores de Michel Serres, on quitte un domaine de la pensée en continents séparés par des bras de mer ou reliés par des isthmes, et on va de plus en plus vers une sorte de banquise. Lorsqu'elle fond, qu'elle se disloque, elle se met en mouvement, elle se disloque mais d'une année sur l'autre jamais au même endroit, jamais avec les mêmes morceaux de glace. De telle sorte que si on sait que le passage du Groenland au détroit de Behring, le passage du Nord-Ouest existe, sauf certaines années où cela ne dégèle pas suffisamment mais existe la plupart du temps, on ne peut guère dresser de carte du passage, car la banquise qui se disloque toujours d'une manière ou d'une autre ne s’y disloque jamais absolument de la même manière. Le premier à avoir traversé fut Amundsen entre 1930 et 1906 qui a pu certifier que le passage existait, mais ne put pas fournir, ce qui était le rêve de tout voyageur et de tout marin, une carte, puisque précisément ça se disloque comme ça peut. Et Michel Serres emploie abondamment cette métaphore assez éclairante.

Au fond, nous sommes dans une époque de reproblématisation des champs et de caractère fécond de cette re-problématisation des champs en termes de réseaux. Mais les tableaux mêmes aménagés, même assouplis, tout ce qu'on voudra, étant donné le fonctionnement que j'ai tenté sommairement d’analyser, ne permettent pas de penser des réseaux. Ils permettent de penser des rapprochements de cases, des distances et des proximités, des affiliations, mais non pas véritablement de penser des réseaux.

 

3. Un réseau est-il un inventeur automatique d'idées ?

Est-ce que le réseau va nous permettre de mieux comprendre ce qui se passe dans la pensée ? Parler en termes de circulation plutôt que d'identification de notions, parler en termes de circulation de significations, de façon plus moderne, plus contemporaine, cela va-t-il nous aider ?

Est-ce véritablement le moment d'abandonner les idées-notions au profit de circulation d'informations, circulation de significations ? La question des réseaux est fortement connectée à celle des machines penser, des machines à calculer, ambition, rêve, rêve fou, utopie de l'informatique, que sais-je, mais en tout cas, d’un inventeur automatique d'idées.

3.1 Première remarque : dans la notion de réseau aujourd'hui, il faut entendre circulation. Or, cela ne va pas de soi. Le mot de réseau qui a à voir avec les filets, les rets, les résilles, etc., pourrait définir des trajets, mais pas des trajectoires, pourrait définir des parcours et non pas des circulations. Je crois que si la notion de réseau ne désignait que des trajets, on en perdrait le plus grand intérêt. Dans un dictionnaire banal nous trouvons une définition qui, à mon avis, ne prend pas du tout la mesure des choses : un ensemble de lignes, de voies, de canaux qui occupent un espace et forment un lieu géométrique ou organisationnel. Autrement dit, la notion de réseaux ne désignait quelque chose de figé, un filet figé. Certes cela peut être un réseau en trois dimensions, mais finalement la signification reste proche de celle du tableau, ne serait une certaine insistance sur les fils entre les nœuds, notions, les fils qui articulent les notions. En revanche, nous progressons avec la notion de circulation, c'est-à-dire de trajectoire et de déplacement. Mais alors, vous le voyez c’est un concept, cela ne va pas de soi, ce n'est pas récupéré du sens concret ordinaire, il faut vraiment y mettre cette intention-là. On appellera réseau la circulation et non pas simplement les conduits dans lesquelles ça circule. La pensée s'intéresse alors à la circulation interne, au mouvement général, réseau sanguin, réseau de transport, réseau d'influence, et circulation d'information entre des machines capables de les traiter, donc réseau d'information. Au lieu du balayage prémédité, qui est ce qu'on fait avec un inventaire, vient ici le mouvement généralisé et imprévisible, car, si on peut circuler y compris dans les deux sens, flux et reflux, dans tous les conduits du réseau, alors les situations des carrefours sont sans cesse changeant. Il s'y produit des confluents, les phénomènes de marées, de caillots, de thromboses, d'arrêt de circulation, il peut y avoir des endroits plus denses que d'autres, etc., il peut y avoir des inversions de directions, des circuits compliqués... Au lieu d'un balayage prémédité qui reste finalement dans les tableaux assez simple, même s'il y a plusieurs lois d'ordre pour examiner un tableau, voici la circulation interne et imprévisible. J'en vois au moins cinq effets.

3.1.1 Le premier effet, je le dis ici rapidement mais ce n'est pas une mince affaire : si la circulation est généralisée, alors il n'y a pas de choses en soi. Michel Serres, dans son livre l'interférence, dit que sans défini de la représentation de la pensée et de l'encyclopédie comme une association de cellules, cellules d'abeille, très belle image pour un tableau. C’en est fini de l'association de cellules au profit de circulations généralisées, il n’y a donc pas de choses en soi, choses en soi qui ensuite auraient des relations extérieures avec d'autres et voici plutôt les relations qui produisent des nœuds denses, des confluents denses. Disparaît la notion de chose au profit de la notion de carrefour. On appellera chose la zone carrefour, en ayant bien en tête que c'est la densité de relation qui fait la zone carrefour et non pas la chose en soi d’où sortiraient des relations avec les autres. Dans l'usage de cette théorie de la circulation, il y a inversion contre relation et chose.

3.1.2 Cela signifie aussi que dans un tel réseau, il y a décentration, pas de centre ou plutôt le centre peut-être partout, cela dépend du critère qu’on va choisir, du point de vue qu'on va adopté, le centre devient un point focal, il n'y a pas de lieu privilégié « centre ». Si dès lors le centre est un centre que l'on décide, un centre lié à un point focal, alors il n'y a pas non plus de périphérie. On n'est pas plus ou moins loin du centre puisqu'il n'y a pas authentiquement de centre. Cette question vaut non seulement pour la connaissance, par exemple on abandonnerait par là l’idée qu'il y ait un secret ultime ou qu'une doctrine se regroupe autour d'une idée fondatrice, centrale, mais aussi à propos des organisations, c'est là un problème politique très sérieux, car toutes les pratiques usuelles de la démocratie tendent à établir un centre légitime et délégué par un rapport à une base ou une périphérie, etc. Si on décentre, viennent des interrogations très sérieuses sur la logique des organisations.

3.1.3 Il n'y a pas de clôture ou de rupture franches entre des réalités étanches, mais un continuum avec des densités variables qui font zones. Entre deux zones, il peut y avoir des effets de seuil. Nous sommes dans des champs de force avec des gradients, c'est-à-dire que dans ces champs de force nous pouvons voir émerger une force plus intense qui va éliminer peu à peu l'autre champ de force pour installer le sien, avec des lieux doubles, des lieux disputés, discutés, entre deux champs de forces.

3.1.4 Il n'y a pas non plus linéarité des relations. Si les échanges ont lieu en tous sens, alors il n'y a pas de lieu de départ d'une relation par nature et de lieu d'arriver d'une relation par nature. Le référent peut devenir le référé et le référé, référent. Il n'y a pas de linéarité des relations. C'est pour cela que Michel Serres parle d'interférences. Il faudrait ici, au passage, signaler qu'un des ancêtres de cette conception est la cybernétique, les couplages et les systèmes en boucle où la cause produit un effet et l'effet réagi sur la cause de sorte qu'on ne sait plus quelle cause est première. Cette alternance de positions sont des formes encore élémentaires, en quelque sorte, de ce qui est interférences en tous sens.

3.1.5 Enfin, des effets locaux on ne peut pas présumer la situation globale. Entre le global et le local les relations ne sont pas données d'avance dans la spéculation, il faut investiguer, il faut trouver des terrains, il faut analyser, mais en tout cas, du global au local on n'a ni expansion homogène ni miniaturisation. Trop simple. Là encore, les transports font la singularité.

3.2 Vient alors une conséquence majeure sur la représentation que nous nous faisons de la pensée. Nous ne pouvons plus considérer la pensée comme simplement binaire dans son opération.

Avec des inventaires, des tableaux, on inclut dans le tableau ou on exclut du tableau. L'opération est binaire. Bien sûr, on peut la refaire souvent, et on peut la refaire sur les résultats d'opération précédente et ainsi de suite. On peut binariser plusieurs fois, ce qui est déjà une complexité. Mais le petit modèle, c'est inclure ou exclure. Au mieux, avec une classification, on découvre d'autres classifications possibles. Entre toutes les personnes qui sont ici, nous pouvons avoir une classification par sexe, nous pouvons avoir une classification par couleur de cheveux, couleurs d’yeux, porteurs de lunettes ou non, etc., etc. ; et nous croiserons en autant de tableaux qu'il est nécessaire. La pensée découvre qu'il il y a d'autres classifications qui ferait sortir l'inclus et qui incluraient l'exclu. De la Renaissance au XIXe siècle, l'esprit a eu cette intuition forte souvent rationalisé après coup. Puisqu'il y avait telle ou telle classification mais qu'on pouvait en faire une autre, qui produirait d'autres effets, qui classerait les matériaux autrement, l'esprit se découvrait en quelque sorte comme maître de la décision de classer. Et il se savait esprit, c'est-à-dire il se savait sujet pensant, pour parler comme Descartes un moi pensant, maître de ses outils et décidant de se servir de ses outils mentaux ou pas. Parce que l'on utilise une classification et qu'on peut y renoncer, classer autrement les matériaux avec un autre principe, l'esprit à l'intuition qu'il est maître des classements, maître des classifications et que les classifications, au fond, sont un outil, mais que lui est une personne, une personne qui décide de poser tel ou tel principe classification. Autrement dit, il y a là-derrière une philosophie du sujet, du sujet pensant qui utilise la logique comme son outil.

Avec les réseaux, avec la circulation, la pensée se représente multipolaire. Multipolaire, elle aperçoit que tout ce qu'elle pense, tout ce qu'elle énonce, disons, pourrait se dire autrement, elle découvre le transfert, le transcodage, la traduction. Elle découvre que, portée par des langages, portée par des circulations de significations, l'approche d'une question est toujours une approche complexe multidimensionnelle, qu'il n'y a pas à choisir. Au contraire, il faut favoriser la réfraction des points de vue. Quand on circule autrement dans la question, on va produire d'autres effets. En d'autres termes, la pensée découvre qu'elle est un effet du réseau de significations, non pas le maître, mais un effet. Ce qu'elle observe, elle l'observe dans tel parcours de signification. Dans un autre, elle observerait autre chose. Il y a pour ainsi dire, un style des réseaux, une expressivité, une expression des circulations. Non pas l'expression de quelqu'un, penseur maître de soi, mais expression des codes eux-mêmes, des circulations elles-mêmes, style, expression qui fait la distinction d'un code avec un autre.

Je parlais du premier passage du Nord-Ouest par Amundsen, d'une certaine manière il y a eu un style Amundsen, cette fois-là, style qui est celui que la dislocation de la banquise lui a fait suivre et les autres après lui ont eu un autre style de banquise.

D'une certaine manière, nous sommes passés à la remorque de ces codes et une certaine philosophie du sujet conscient de lui-même et maître de ses méthodes est en train sans doute de disparaître. Disparaître à jamais, je ne le dirais pas, mais dans notre époque en tout cas de s'affaiblir.

3.3 Nous allons, je crois, vers la fin de deux illusions. L'illusion de la notion comme image mentale abstraite d'une catégorie d'objets. Les notions ne représentent rien de donné. Elles expriment une cohérence, elles émergent d'une circulation dans un code et entre codes, elles sont bonnes dans telle langue, bonnes dans tel régime d'interprétation, elle se dispersent dans un autre. Ce qui fait objet, confluent, zone, dans un réseau de circulation se disperse dans un autre, de telle sorte que les notions se réfractent à l'infini.

Ce que les traducteurs savent bien, on ne peut pas traduire mot à mot, passer d'une langue dans une autre sans trouver des équivalents à l'intérieur du système de la langue d'arrivée, que ce soit thème ou version. Mallarmé le savait sans doute, qui, plus d'une fois, a provoqué l'hermétisme de sa poésie, provoqué la langue française à la poésie, par des effets phonématiques et syntaxiques non sans réminiscences actives des idiomatismes de l'anglais, langue qu'il enseigna durant trente ans. La quête métaphysique de l'idéal inaccessible passe par « un dur labeur linguistique », « le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole ». Le mot en poésie ne nomme pas l'objet. Mais la science sonore des mots évoque l'idée, si elle établit « des architectures de rapports miroitants et d'échos ».

Mallarmé écrit à François Coppée : « Ce à quoi nous devons viser surtout est que, dans le poème, les mots - qui sont déjà assez pour ne plus recevoir d'impression du dehors – se reflètent les uns sur les autres jusqu'à paraître ne plus avoir de couleur propre, mais n'être que les transitions d'une gamme ». Dans l’introduction au livre Les mots anglais qu’il publie en 1877, Mallarmé demande comment étudier l'anglais : « Étudier simplement du Français l'Anglais, car il faut se tenir quelque part d’où jeter les yeux au-delà ; mais néanmoins vérifier auparavant si ce site d'observation est bon. Les rapports pouvant se rencontrer entre ces deux parlers, où les différences détermineront la justesse d'une telle étude ; or c'est une fois le point de vue (qui s'affirme au cours de ces pages) éprouvé ».

Transcodage donc, mais regard sur la langue à apprendre du point de vue de l'apprenti, on étudie l'anglais non pas de l'intérieur, mais du dehors vers le dedans, selon un rapport défini. On conçoit que la navigation, métaphore éculée de l'aventure poétique, retrouve ici de la vivacité comme métaphore de l'aventure linguistique, nécessaire et précise circulation dans la phonétique et la syntaxe, errements très dominés, éclatements d'un bord de phrase à l'autre, naufrage aussi :

 

A LA NUE accablante tu

Basses de basalte et de laves

A même les échos esclaves

Par une trompe sans vertu

Quel sépulcral naufrage (tu

Le sais, et plume, mais y baves)

Suprême une entre les épaves

Abolit le mât dévêtu

Où cela que furibond faute

De quelque perdition haute

Tout l'abîme vain éployé

Dans le si blanc cheveu qui traîne

Avarement aura noyé

Le flanc enfant d'une sirène.

 

D'une façon générale les notions sont de moins en moins considérées comme représentatives d'un objet donné, et de plus en plus comme exprimant la cohérence d'un code et se dispersant dans un autre, se réfractant à l'infini.

3.4  S'évanouit aussi l'illusion de la représentation, illusion fortement nourrie au début de ce siècle par un certain nombre de savants, d'une notation parfaite des objets élémentaires d'une science : on donnerait un signe à chaque fait élémentaire, puis on ferait jouer la logique, universelle, et dès lors une science serait une langue universelle cohérente. Comme la notation de ses termes serait exacte, comme sa logique serait rigoureuse, cette langue, symbolique, universelle, serait un inventeur automatique.

Bertrand Russel écrivait en 1921 à propos d'un autre philosophe, Wittgenstein : « Une bonne notation possède une subtilité et un pouvoir de suggestion qui, parfois, la fait ressembler à un maître vivant. Des irrégularités de notation sont souvent le premier signe des erreurs philosophiques et une notation parfaite serait un substitut de la pensée ». Une notation parfaite serait un substitut de la pensée : voilà, à mon sens, un des derniers rêves de langue universelle parfaite avant ce qui est vraiment contemporain dans le XXe siècle : l'impossible totalisation des faits par aucun code et le « faire sens » des transcodages à l'infini.

 

4. La dynamique des idées

Mais tout n'est pas dit avec la question des réseaux. Et d'une certaine manière, à leur sujet incertain reflux peut commencer. Deux difficultés se présentent si on voulait les considérer comme des inventeurs automatiques d’idées. La question des réseaux ne permet pas de venir à bout, je crois, de toutes les questions que pose la dynamique des idées. Certes il y a quelque chose de fascinant à multiplier le vocabulaire de la circulation, de la traversée, du passage, etc., a marier la sémantique des médecins cardiologues et du système vasculaire, et la sémantique des instituts de recherche sur le transport. On peut comparer une bretelle d'autoroute à des artères coronaires, les thromboses routières, les embouteillages de plaquettes ou de globules, bon. Il y a là quelque chose de fascinant et sans doute faut-il continuer. On provoquerait des accouchements, sinon des accouchements, en tout cas des accouplements féconds ; c'est intéressant.

Cela dit, et encore que la poétique des réseaux soit importante, ce qu'on peut mettre de plus précis dans la poétique des réseaux suffit-il à penser la dynamique des idées ? C'est une quasi-conclusion en forme d'envoi de questions.

4.1 Première difficulté : on dit abondamment : « ça circule dans toutes les directions et ça fait sens aux confluents». Mais suffit-il de rassembler, de marier ?

Lisons de Michel Serres, une de ses formules nettes et abruptes : « Inventer ce n'est pas produire, c’est traduire. »Point. Fin de chapitre. Il y a là quelque chose de très fort, mais réfléchissons. Qu'est-ce qui oriente les débits de sens ? L’eau circule dans un bassin hydrographique parce qu'il y a une pente ; si le terrain est rigoureusement plat ce sont des marais et des eaux mortes. Une banquise se disloque parce qu'à l'occasion du réchauffement il y a des phénomènes énergétiques, elle dérive, elles se disloque parce qu'elle dérive, et sinon on aurait des deltas marécageux. Prenons l'autre métaphore, la métaphore de la traduction : deux codes linguistiques qui interfèrent, dans un peuple dans deux peuples vivant ensemble. Quand ils coexistent, ils s'interpénètrent, ils se métissent et ils en forment un troisième qui est original : une créolisation ou un yiddish, etc. De deux, ils font un troisième, différent.

Pour qu'il y ait traduction et non pas métissage qui est un phénomène linguistique très intéressant, mais autre, il faut maintenir la dualité et orienter le passage. En version, on va du référant au référé, en thème on va du référé au référant, il y a une orientation dans la traduction.

Donc que l'on prenne l'une ou l'autre des deux grandes métaphores, une question d'orientation est posée. Autrement dit, quand Michel Serres dit : « ça interfère », en mettant dans inter quelque chose qui montre que ça va dans les deux sens, ça réfère du référant au référé, puis ça réfère du référé au référant, ça circule dans les deux sens. Reste une question : qu'est-ce qui fait l'intention de traduire ? Qu'est-ce qui fait l'intention de sens ? Ici, nous sommes dans le champ des idées. J'ai dit au début de l'exposé que c'était là que je m'installais exprès et sans chercher à rejoindre l’art immédiatement. Qu'est-ce qui, ici, fait l'intention de sens ? Il me semble que la question des réseaux et des circulations laisse de côté cette question fondamentale : Est-ce qu'on peut obtenir du sens sans intention de sens ? Est-ce que rassembler, faire confluer, faire circuler, fait sens tout seul automatiquement ou est-ce que d'une manière ou d'une autre, pour qu'il y ait sens, il faut qu'il y ait intention, intention de capter du sens, de tendre le réseau, de l'orienter ? Et on n’en a donc pas fini avec la question du sujet, sujet en relations multiples, en pratiques multiples, en interférence des pratiques, en interférence de messages, en interférence de codes, sujet métissé autant que faire se peut, sujet manteau d'Arlequin. Mais est-ce que cela fait sens, est-ce qu'on peut faire l'économie de l'intention ? On ne peut parler du sens sans en venir à la question de l'intention, donc d’un sujet. Et si on en vient à la question de l'intention donc d'un sujet -- qui n'aura peut-être pas la figure du sujet maître de soi de la philosophie classique, mais autre --, on ramène aussi la question du temps dans la mesure où faire sens c’est aussi le distinguer du passé et le distinguer du futur. Il y a une temporalité dans la question du sens. S'il y avait un continuum temporel, sans scansion entre un passé, un présent et un futur, alors il n'y aurait pas de différenciation et tout se brouillerait. Donc en ramenant l'intention, on ramène la question du sujet, en ramenant la question du sujet, on ramène la question de la temporalité. Le sujet qui observe un confluent et qui pratique un confluent, transporte des expériences précédentes, anticipe sur d'autres expériences et ceci fait partie de la formation du sens.

4.2 Deuxième difficulté : le réseau de significations, par sa complexité même, est grandement variable. Effectivement, on peut se représenter facilement, si ça circule dans tous les sens, il n'y a jamais deux états identiques du système circulant, c'est grandement variable. Peut-être même, infiniment variable. Il s'y produit sans cesse du différent,  du singulier jamais encore advenu. Néanmoins, d'une certaine façon, tout ce qui s'y produit, est ce qui est possible dans le réseau, ce qui est toujours déjà possible selon les lois du réseau. Peut-on dire alors que le réseau invente, sans que ce soit simplement une facilité verbale ? Peut-on dire vraiment inventer ? Un réseau déploie tous ses possibles, tout ce qui est possible en lui, il le déploie, mais d'une certaine manière, c'est déjà dedans, c'est déjà enveloppé. Il développe en circulant dans tous les sens ce qui était déjà enveloppé dans ce réseau. Peut-on dire qu'il invente ? Pour l'intention, peut-on faire l’impasse sur le point de vue interrogateur ? Est-ce qu'on peut observer du neuf sans avoir posé de question ? Est-ce qu'on peut être, et je les dirais dans les deux sens, interrogateur sans être observateur, observateur sans être interrogateur ? Y a-t-il des observations sans question ? Et y a-t-il des questions sans rassemblement d'observations ?

Resurgit donc, me semble-t-il, la question du sujet. Question que je n'aborde pas d'une manière psychologique classique. Je ne sais pas si c'est un moi mais en tout cas, à l'issue de ces analyses quelque chose est acquis, c'est que le moi n'est pas donné d'avance. Il est au contraire en cours de constitution dans la circulation même. Il est quelque chose comme un dédoublement, un dédoublement qui est en somme la place pour le sujet, pour une subjectivité, il est à la fois dans le réseau, il a le point de vue du réseau et il a en même temps, une observation du réseau, c'est-à-dire qu'il a un point de vue sur le réseau. À la fois, il est dedans et il a un point de vue sur. Cette bifurcation de point de vue, dans et sur, ce strabisme, c'est peut-être ce qui pourrait s’appeler sujet sans qu’on se mette à convoquer nécessairement une entité métaphysique.

Nous sommes faits de réseaux et en même temps nous en sommes observateurs. Nous avons le point de vue des réseaux, nous sommes dans les réseaux et en même temps nous avons un point de vue sur eux, ce qui,  pour nous, fait de l'invention.

4.3 Dans les sciences, dans les pratiques, dans les organisations, dans les rapports sociaux spontanés ou organisés, volontaires ou involontaires, nos idées ne sont ni absolues, ni immobiles, ni définitives mais toujours en relation, toujours en circulation, toujours en révision. Et la dynamique des idées n'est donc pas une dynamique qui viendrait aux idées du dehors, surtout pas dans la mise en mouvement des idées par un « je » tout fait d'avance qui aurait une bonne méthode, une bonne logique. Le méthodisme cartésien n'est plus envisageable. Au fond, dans l'expression « dynamique des idées », ce n'est pas la dynamique qu'on appliquerait aux idées ou qui viendrait aux idées, mais les idées sont dynamisme. Le génitif est subjectif, la dynamique des idées est la dynamique qu'ont les idées et non pas celle qui vient ou qu'on applique aux idées.

Le plus couramment, elles sont bloquées, freins bloqués, grippées, barrées, et d'une certaine manière, la dynamique des idées est ce qu'il y a à débloquer, à débonder. Les idées circulent entre elles, s'appellent, se repoussent, s’organisent, se détournent, vont de l'une à l'autre par des chemins détournés. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est enlever les obstacles. Quand nous enlevons l'obstacle d'une idée, nous enlevons l'idée toute faite, le préjugé, le résultat donné d'avance, qui supprime ou élude la question puisqu'on a le résultat. Dès que nous soulevons la dalle des opinions, réponses à des questions qui n'ont même pas été posées, alors le dynamisme de l'idée a lieu, nous voyons les rapprochements et les écarts que nous n'aurions pas soupçonnés. D'une certaine manière, il faut donc désincarcérer les idées. Il faut pratiquer à leur égard ce qu'on appelle, lorsque le prisonnier sort, la levée d’écrou, et l’écrou dont il s'agit là n'est pas le proche parent de la vis mais le registre de prison. Voilà le dernier inventaire dont je voulais parler, la liste d’écrou. À la sortie du prisonnier, on lève l'écrou, très exactement, on barre le nom sur la liste.

Il faut donc désincarcérer les idées ou autrement encore les provoquer, c'est-à-dire, les appeler à la marche en avant.

Francis Bacon, à la page de garde du Novum organum propose une image compliquée. On y voit entre autres, une mer formée, pas déchaînée mais très formée, et un bateau qui arrive pendant qu'un autre prend le large, beaucoup plus loin, avec cet exergue en latin, je le donne en français : « Beaucoup traverseront, et la science augmentera ». Voilà qui est intéressant : au matin de la science moderne, au XVIIe siècle, cet homme qui avait beaucoup réfléchi sur la manière d'organiser les faits, de faire des inventaires, des tables, présente une mer et non pas un tableau, car sur une mer, tout se déforme sans arrêt, il n'y a pas de cases fixes, avec des bateaux qui vont et viennent. Toutes les trajectoires ont des raisons et tous les sillages s'effacent. Beaucoup feront la traversée et la science augmentera. Alors je vous propose un appareillage.

 

 

 

Références

BACON Francis, Novum organum, (1620), livre 1, aphorisme 95, trad. M. Malherbe et J. M. Pousseur, Paris, PUF, 1986. pp. 156-157, 195 à 198, 207-208.

BACHELARD Gaston, La formation de l’esprit scientifique, (1938), Paris, Vrin, 6e éd., 1970.  pp. 19-20, 58-59, 131-132.

LIEBNIZ G-W, De affectibus, éd. Grua, II, p. 826.

Cf. De l’origine radicale des choses, (1697), Paris, Hatier, 1984, passim.

DIDEROT Denis, De l’interprétation de la nature, Pensée XX, Paris, Editions sociales, 1971. pp.50-51.

LAVOISIER A-L, Traité élémentaire de chimie, (1789), Paris, Edition du Ministère de l’instruction publique, 1864, t.1, p. 192.

DAGONET François, Tableaux et langages de la chimie, Paris, Seuil, 1969.

CONDORCET J.A.N., Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1793), Paris, Garnier Flammarion, 1988, pp.281-283.

SERRES Michel, Hermès II. L’Interférence, Paris, Minuit, 1972, pp. 9-10, 56-57, 62 à 65.