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Arts plastiques et culture métisse


Gilbert Pélissier , Inspecteur Général Arts Plastiques

Intervention orale dans le cadre du séminaire Connaissance des enseignements des arts plastiques en méditerranée - Etude des incidences sur l'éducation artistique de l'émergence d'une culture métisse dans l'art du XXe siècle.
Séminaire interacadémique et international - Nîmes, 23, 24 et 25 janvier 1991


L'un des traits à remarquer dans l'art du XXe siècle, si l'on considère la diversité des productions, est un décloisonnement des catégories artistiques traditionnelles telles qu'elles étaient représentées par les "Beaux Arts": Peinture, Sculpture, Architecture... La création artistique depuis la modernité peut être assimilée à l'exploration d'un "champ ouvert" dans lequel des productions hybrides, ou radicalement nouvelles sont apparues. Inclassables dans les catégories anciennes elles ont nécessité une invention terminologique abondante : "performance", "body-art", "land-art", "art conceptuel", "minimal-art", "pièces", "installation", ... L' ouverture à toutes formes d'expressions, la reconnaissance de comportements artistiques les plus divers, ont brouillé les signes de repère stables et ce que l'on peut retenir pour notre propos, c'est en définitive l'abandon de la norme.

 

Partant de là on peut imaginer aisément que la transformation profonde du champ artistique depuis le début du siècle n'a pas été sans conséquences pour l'enseignement des Arts plastiques dans la mesure où celui-ci - comme tout enseignement - n'existe, n'a de sens et de valeur que par rapport à un objet de référence. Cette remarque sommaire et très générale permettra de mieux situer l'enseignement des Arts plastiques aujourd'hui à l'école dans la perspective d'émergence d'une culture métisse.

 

L'histoire de cette discipline avec ses changements de dénomination témoigne d'une évolution profonde et notamment le passage, à travers le temps, de la dénomination - "Dessin" à "Arts plastiques", signifie un changement radical de l'objet d'enseignement. De l'apprentissage du dessin considéré comme une technique au service d'un certain type de représentation on est passé à une pratique des arts plastiques de caractère exploratoire, à la mesure même des démarches d'artistes.

La technique n'est plus première dans cet enseignement, elle n'est plus le préalable du travail artistique. Son autorité qui était celle de la tradition, redoublée à l'école par la fonction de transmission, s'est dissipée dans une sorte de diffraction. La technique ce sont désormais les techniques innombrables, techniques qui s'inventent dans des démarches particulières qui sont celles de la pratique des arts plastiques.

Passage, en effet, de l'apprentissage d'une technique normative à une pratique où des manières de faire s'inventent. Fils mêlés. Pratiques de "bricolage" dans lesquelles, toutes proportions gardées, élèves et artistes paraissent se trouver dans une posture semblable. Arrangements, assemblages, collages, récupérations, détournement, clin d'œil aux oeuvres, citations, travail sur l'image ... On emprunte sans vergogne et tous les coups sont permis dans une permanente confrontation à l'art contemporain. Le métissage est la règle de jeu pour des productions à chaque fois souveraines.

Souveraines elles le sont, parce que, visiblement, ou aussi imperceptiblement que ce soit, elles livrent ce qu'est l'élève dans sa totalité indivisible."originales" ou "stéréotypées" mais toujours singulières, elles signalent, plus qu'elles ne signifient, où en est l'élève dans ses moyens et dans son rapport au visible. C'est parce que les Arts plastiques constituent un "détour" -déjouant la censure- parce qu'ils ne permettent pas de lire clairement, "à livre ouvert", qu'ils rendent possible et accueillent cette expression.

L'élève est invité à agir d'abord, à partir de propositions ouvertes, et à réfléchir ensuite sur ce qui a été produit. "Ce qui doit être appris n'est pas préalablement précisé car ce n'est pas l'homogénéité des réponses qui est visée mais la diversité".

"Réfléchir sur le travail ne se fait pas par référence à un standard unique, mais par une réflexion sur ce qui a été produit afin d'en percevoir l'originalité et la signification. La production sera donc une surprise pour les élèves et l'enseignant".

La classe sans son entier poursuit cette démarche. La diversité des productions et la diversité des points de vues des élèves sur ces productions constituent une condition nécessaire de la méthode de cet enseignement car l'échange verbal sur ce qui a été fait en réponse à une même situation de travail, permet de confronter les points de vue, de percevoir des analogies, des différences, des contradictions, des recoupements. La classe ainsi fonctionne comme un système de différences dont les interférences favorisent les émergences éclairantes dans l'élaboration du savoir.

Cette démarche d'approche globale du réel, ne se réduit pas à l'enregistrement d'un simple jeu des différences qui renverrait l'élève à un monde définitivement morcelé dans lequel chacun cultiverait sa différence. Bien au contraire, cette démarche, qui se construit avec les apports de chacun, vise bien à faire émerger des points de cohérence, elle n'a pas pour visée implicite l'éradication des différences.

Dans cette manière tâtonnante, où se cherche la signification de ce qui a été produit par les élèves -tout comme dans la création artistique on s'interroge sur les nouvelles créations aucun des acteurs n'abandonne son identité.

Ainsi, l'interculturalité ne se thématise pas. Elle ne se traite pas en exercices particuliers, ou explicites, aussi judicieux soient-ils. Elle s'éprouve dans une mise au travail commun dans des explorations communes.

Une action culturelle en milieu scolaire est créée en 1977 au ministère de l'éducation nationale. L'un de ces axes de travail affirmé est une "didactique de l'art contemporain". Le Directeur de Cabinet du Ministre de l'Éducation, présentant cette mission n'hésite pas à déclarer "que l'art est fait pour troubler, non pour rassurer". Que l'art soit fait pour troubler, s'agissant d'art contemporain, et que celui-ci soit objet d'étude reconnu à l'école, voilà que est nouveau et certainement audacieux, car l'école n'a pas pour vocation de troubler, de dérouter les élèves, mais bien au contraire, s'appuyant sur un corpus de connaissances établies, de transmettre avec certitude et de rassurer. On peut donc percevoir par ce propos officiel une sorte d'effraction dans le domaine du savoir enseignable et un nouvel espace ouvert à l'enseignement. Cet espace de la rencontre avec l'art et la création artistique est précisément celui où se situe actuellement l'enseignement des Arts plastiques dans l'enseignement général.

La rencontre avec ce qui trouble, avec ce qui est étrange et, plus profondément, avec ce qui est étranqer, sous la forme plurielle que revêt l'art du XXe siècle, est le lieu par excellence de l'apprentissage de nouveaux comportements sociaux. Car ce trouble qui naît de l'incompréhension ne doit pas se traduire par un rejet, le rejet de l'autre : Les enjeux des enseignements artistiques à l'école sont bien là.

Ni rejet, ni réduction. Ne pas succomber inversement à l'illusion de l'assimilation de l'œuvre d'art dans le registre clair des savoirs. La position d'altérité de l'art maintient les oeuvres comme référence dans une confrontation nécessaire et inépuisable. Elle permet des interpellations fécondes et le désir de connaissance, désir de l'autre.

La pratique d'exploration, qui ouvre à la diversité, et celle de la confrontation -selon le type de démarche ci-dessus abordée- favorisent l'interrogation personnelle "antidote" des déterminations qui pèsent sur la vie sociale et moyen de lutte contre les a priori qui gouvernent le plus souvent la vie de l'esprit'! Et c'est bien là, pour répondre à la question que pose ce séminaire, participer, au lieu où nous sommes -l'école- à l'émergence d'une culture ouverte en regard de la culture métisse que propose d'Art du XXe siècle.