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Que l'école est belle (ou petit plaidoyer pour un certain flou)

Gilbert Pélissier, Inspecteur Général Arts Plastiques

Article publié dans CommunicAction - Courrier de la commission Académique d'Action Culturelle N° 29 - CRDP - Rectorat de Paris - 1992

Numéro spécial Ateliers de pratiques artistiques

 

Les "Ateliers" font désormais partie du paysage éducatif au sein de l'Éducation nationale. Leur nombre de 2500 aujourd'hui va-t-il encore s'étendre jusqu'au nombre d'établissements existants ?

Rappelons qu'au départ en 1983 ils étaient -ou n'étaient que- 200 en Arts plastiques. Depuis, ils se sont diversifiés en une douzaine d'intitulés différents.

"C'est en 1975 qu'apparaît pour la première fois, dans le texte intitulé "Pour une réforme du système éducatif" du ministre de l' Éducation, René HABY, la possibilité de mettre en place, au collège, des activités venant s'ajouter à l'horaire obligatoire"*. Mais aucun texte d'application n'étant paru, il a fallu attendre la rentrée 1983 pour que le premier train d'ateliers se mette effectivement en place.

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Les Ateliers connaissent un grand succès, ils sont de plus en plus demandés et le terme est en train de devenir au sein de la terminologie propre à l'Éducation nationale un terme d'usage.

Réjouissons-nous de ce dossier positif mais... de l'usage à l'usure, de l'événement qu'a constitué la création d'ateliers à l'habitude se situe précisément toute la question de l'Atelier, l'Atelier comme question au sein de l'école. S'efforcer de le maintenir comme une question, comme un évènement, en tous cas comme un lieu particulier, Topos, mais au sens de non-lieu, d'espace (de l')imaginaire.

"Utiliser ces ateliers autrement que pour des cours traditionnels..." disait l'inspection générale des Arts plastiques lors de leur création, mais aussi "laisser à chacun sa part de liberté nécessaire (...) afin que les personnalités puissent s'exprimer dans une diversité", "mettre l'accent sur la nouveauté de la situation". Quel non-programme ! L'espace est donc ouvert vers tous les possibles, un peu d'utopie n'est pas de trop.

 

Le terme "Atelier" n'est-il pas curieux ? Neuf et vieux. Innovant au sein de l'école, et porteur d'un sens archaïque si l'on regarde du côté des Arts plastiques, de l'histoire. C'est le lieu de "l'artiste-peintre", essentiellement, dans les représentations. Un certain désordre règne, tubes et pots de peinture épars, flacons contenant des essences diverses, nombreuses toiles appuyées sur les murs... et flottent les odeurs d'huile de lin et de térébenthine. Mais aussi le temps, l'intemporalité du temps de l'atelier, avec une part de mystère, et une alchimie où matières triviales, ocres et terres, de Sienne, d’ombre… se transmutent en œuvre.

 

N’est-ce pas contradictoire et remarquable qu’à l’ère de la reproductibilité marquée par la vitesse, la technologie, les artistes, qu'ils soient notoires ou non, revendiquent "l'Atelier" ? Tout artiste a son atelier, c'est son lieu, même s'il advient que sa pratique est d’œuvrer ailleurs en tous lieux, tel l'in situ.

Lieu de régression, matriciel mais... (et de ce fait) porteur de devenir. Lieu de création.

 

Nous voilà donc face à une problématique de l’Atelier et l'on peut prévoir, à être attentif à la force des mots, à "ce que parler veut dire", que la contradiction du terme est de nature à produire une contradiction fertile au sein de l'espace éducatif.

 

Ainsi L'ARTISTIQUE. Les textes d'orientation pour le contenu des activités de l'Atelier d'Arts plastiques affirment une dimension artistique, ainsi d'ailleurs que pour l'ensemble des "Ateliers de pratique artistique" (Note de Service 89.115 du 18 mai 1989). Attachons-nous quelque peu à cette chose délicate à saisir, "l'artistique", et prenons-la à rebours, du côté de l'opinion. L'artistique c'est le "flou". Le "flou artistique" est l'idée, la chose du monde, dirait Descartes, la mieux partagée. Ce fait d'opinion est le tendon d'Achille des professeurs d'Arts plastiques, il les torture, car ils oeuvrent pour construire un enseignement sérieux et cohérent. Du moins pensent-ils, à tort, que cette représentation collective porte atteinte à la crédibilité de leur enseignement, car à la prendre telle qu'elle est formulée cette opinion dit une chose significative qu'il faut savoir entendre différemment.

Le "flou", la difficulté ou l'impossibilité d'accommoder, au sens optique, ne signale-t-il en effet que l'on ne pourra aisément s"'accommoder" de cette chose-là ? Ne révèle-t-il une résistance à l'approche naïve ou trop directe, qui se fonde toujours sur des propriétés immédiates. N'est-il cet "insaisissable" dérangeant qui déçoit toute tentative rationalisante ? Le "flou" n'a-t-il pour vertu celle d'être un "obstacle" à "l'expérience soi-disant concrète et réelle, soi-disant naturelle et immédiate" ?

En définitive, ce "flou" dérangeant, n'est-ce positivement le signe métaphorique de l'Art ? "L'Art est ce qui dérange" (Braque).

L'Atelier donc, s'il se situe bien dans une dimension artistique, devrait "déranger" par rapport à l’"arrangement" général.

Déranger : la cible, le ciblage, la précision du ciblage, l'objectif... La notion d'objectif pousse à rationaliser, à être économe. Soit. Pour une fois ne pas être économe, payer de sa personne, se dépenser, se dépenser sans compter. Sans engagement, sans générosité pas de démarches artistiques.

Déranger : déconstruire. Déconstruire l'ordre de la "bonne forme" acquise, mais déconstruction-construction au sens de "pratique-critique", telle qu'on la conçoit dans les démarches artistiques. S'il n'est question de cela, ou du moins de tenter de se situer par rapport à cela, l’Atelier de pratique artistique n'est qu'une formule creuse, lieu de la répétition, de stéréotypes et de faires archaïques.

Déranger : on ne sait pas à l'avance ce que l'on va faire (quel projet !) mais on est plein de désirs et d'intentions -tant l'élève que le professeur et l'artiste lorsqu'il y vient.

Ne pas savoir à l'avance et faciliter les émergences. Faire en sorte que la "pâte" prenne, qu'une petite idée au départ devienne "quelque chose", que se construise une démarche, et que finalement l'élève soit étonné, plus qu'étonné, sidéré par ce qu'il a fait, ce qu'il a pu faire, et qui le dépasse. Se dépasser en faisant quelque chose qui dépasse.

La relation au temps, à l'espace, au travail n'est pas, dans cette démarche, d'ordre géométrique et chronométrique mais topologique et qualitatif : explorer, s'égarer, se perdre, se retrouver, ne pas aboutir, rebondir, utiliser l'accident.. et ne pas toujours savoir ce que l'on a fait, le livrer comme une question pour soi et pour les autres -comme une oeuvre d'art- j'ai fait "ça" !

Que l'école est belle autorisant "ça".

 

_____________________ Note

* Première évaluation des 200 Ateliers d'Arts plastiques au collège 1983/1984
Direction du programme Didactique, enseignements généraux - INRP - 1985