REGARD 4

A ANGLES VIFS

Bordeaux ville d’angle

On peut dire de Bordeaux, sans se tromper beaucoup, qu’elle est une ville d’angle dont le dessin triangulé des voies conduit parfois le promeneur en deçà ou au delà ce qu’il escomptait.
A pied ou en voiture, même s’il évalue assez bien la position géographique des rues, des axes et des boulevards par rapport au fleuve, celui qui découvre Bordeaux pour la première fois peine à s’y repérer. Les natifs de cette ville ne peuvent même pas soupçonner les difficultés rencontrées par les promeneurs néophytes qui veulent aller d’un point à un autre de la manière la plus rapide et la plus simple possible : les angles aigus et obtus en sont la cause.
Le capcMusée ne déroge pas à cette configuration. A première vue, et parce que sa nef est rectangulaire, on imagine que l’ensemble de l’édifice est taillé dans un parallélépipède rectangle. Mais il faut avoir parcouru tout le bâtiment pour en comprendre le dessin : par exemple, le public qui accède seulement aux espaces d’exposition dans ce musée, ignore que les locaux de l’administration sont « cachés » dans un angle aigu tracé par la rue Foy et le cours Xavier-Arnozan.
Dans les maisons et les appartements bordelais, cette géométrie est assez exactement reproduite puisque les murs sont rarement configurés à l’angle droit. C’est ainsi que des angles aigus ou obtus ouvrent ou ferment visuellement et physiquement les pièces à vivre. Dans ces intérieurs, des cheminées viennent souvent combler ces encoignures que des meubles ne sauraient remplir.

L’exposition : « A Angles Vifs », présentant des œuvres « d’Angle » doit en toute logique intéresser les habitants de Bordeaux. Les propositions des artistes contemporains (occidentaux) dans un musée qui n’ignore pas l’angle pourraient aider habitants et visiteurs à réfléchir sur la manière dont la ville s’est dessinée au fil du temps.

Angles vifs : angle architectural, angle d’exposition

Au capcMusée, les œuvres rassemblées pour cette exposition couvrent une période qui s’étend de 1969 à nos jours. Elles nous font découvrir comment les artistes mettent en scène l’angle de manière très spécifique dans un lieu d’exposition mais aussi comment cet angle, une figure formée par deux demi-plans ayant même bord, est investi pour ses qualités propres.


Les œuvres adoptent :

- un angle (ex : Zero, 1966 de Giulo Paolini)
- deux angles (ex : Deux quart de cercle et leur négatif, 1980-2004)
- ou trois angles (ex : Limit/A, 1989 et ET (Mirror image), 2004 de Peter Downsbrough)

Dans les alcôves qui hébergent les œuvres, on ne pénètre jamais dans un espace d’exposition épousant quatre angles : il pourrait faire trop évidemment référence à l’espace quotidien de la pièce à vivre, et renvoyer le thème de l’angle à celui du mur, les plaçant tous deux dans une dialectique - plus architecturale que scénographique - qui déplacerait le propos initial : l’espace qui est ici questionné par les oeuvres est celui de l’exposition, c'est-à-dire du lieu spécifique dans lequel elles se présentent, lieu que par ailleurs elles se chargent de transformer.
La plupart des artistes présents dans ce lieu « accrochent » une seule œuvre, à l’exception de Peter Downsborough, Jean-Michel Meurice, François Morellet et Bruce Nauman qui en présentent deux. Pascal Pinaud quant à lui, expose trois «Moulins à prière d’angle. »

 

Angle et coin

Effectués à la règle, au compas et au rapporteur, le tracé et la mesure de l’angle sont enseignés aux enfants dès leur plus jeune âge. Comme est transmis le sens du coin, ce lieu qui distingue et dans lequel il faut parfois passer un moment seul, qu’on l’occupe de son propre chef ou non.
En témoignent, réunies dans une alcôve bleue formée de deux angles et trois murs, deux autoportraits : à droite et sur la cimaise, une vidéo montrant (filmé à l’horizontale) l’artiste Bruce Nauman, Setting a Good Corner (Alegory and Metaphor), 1968, se cognant le dos de manière répétitive dans un angle comme pour en éprouver physiquement la forme. A gauche et dans l’angle diamétralement opposé, mise au coin les mains dans le dos, une sculpture avec tête, mains et pieds moulés dans de la résine, est intitulée Martin, ab in die Ecke und Shäm dich, 1989. Elle nous informe du repentir de l’artiste Martin Kippenberger (1).


La pyramide tronquée, l’amoncellement

Trois oeuvres ont en commun de nous faire appréhender la figure de la pyramide occupant un espace qu’elle tronque, absorbant en totalité ou en partie l’arrête de l’angle droit sur lequel elles s’adossent pour le dérober au regard.
La première et la plus monumentale : Ocupaçaoes, 1968/1969, de Cido Mereiles , (œuvre construite sur place), « pousse » ses angles aigus et son angle droit dans les angles de l’alcôve qui la reçoit, depuis le sol de la galerie jusqu’au plafond. Cette sculpture-plan inclinée et qui est éclairée en lumière naturelle et artificielle captive les sens : sa surface déployée à l’oblique révèle l’espace qu’elle envahit en même temps qu’elle le tranche. Sa toile écrue parfaitement tendue sur un châssis en bois que l’on ne devine pas, confère à cette œuvre fragile un aspect énergique et solide.
La seconde sculpture, une petite pyramide en contreplaqué peint en gris: Sans titre, 1964 de Robert Morris, présente une texture qu’on pourrait confondre au premier regard avec celle de la grande pyramide qui vient d’être décrite. On sait que Ocupaçaoes, 1968/1969 de Cildo Mireiles, fait justement référence à l’œuvre de Robert Morris qui la précède de quelques années.
La troisième œuvre, de Félix Gonzalez-Torres : Lovers Boys, 1991 (également inspirée par le travail de Robert Morris), propose à même le sol et face à une grande fenêtre donnant sur la terrasse du capcMusée, un tas lumineux de bonbons enrobés dans un papier brillant argenté. Son irradiation créée un halo diffuseur qui étend le volume de l’amoncellement au-delà de son apparence. Accotée à un mur blanc et un mur bleu pâle, sa forme change en fonction des gestes et des goûts des visiteurs qui sont invités à manger les bonbons. Le poids initial de l’œuvre en bonbons, correspond au poids de l’artiste additionné à celui de son ami, mort du sida. C’est donc un demi-cénotaphe que l’on déguste par petits instants sucrés, moments qui sont partagés par l’ensemble des visiteurs de la journée. Chaque jour, l’artiste sait combien de kilos de bonbons ont été consommés. Chaque soir l’œuvre qui est pesée et alimentée retrouve son poids initial et prouve ainsi sa durabilité.


Angle pictural et angle d’exposition : des notions si différentes ?

Les textes critiques du catalogue accompagnant cette manifestation nous enseignent que les artistes se sont intéressés à l’angle dés le début du 20ème siècle :
En 1923, El Lissitzky soumet entièrement le lieu d’exposition à la question. Reconsidérant chacune de ses parties, il montre que coin ou angle sont à égalité avec le reste de l’espace, et que la monstration des œuvres peut se faire non seulement sur les murs mais dans les coins également. Ses tableaux Proun qui couvrent les murs jusqu’aux arrêtes des angles, créent un lien entre l’espace pictural, espace plan qui a toujours eu les moyens plastiques de représenter l’angle (mais qui, soumis à un accrochage exclusivement mural, en ignorait paradoxalement l’existence) et l’espace muséal (le lieu) qui offre désormais la possibilité d’en tenir compte, et d’en jouer réellement.

Dans cette exposition présentée au capcMusée, et de la même façon que le promeneur néophyte s’égare physiquement dans la ville de Bordeaux à cause de ses angles aigus, le visiteur peut aussi s’égarer mentalement s’il n’adhère pas d’emblée au parti pris qui la fonde. En deux mots il doit avoir parfaitement assimilé ce qui distingue une espace réel (architectural) d’un lieu d’accrochage mais il doit également avoir accepté l’idée que toutes ces œuvres fort différentes sont rassemblées sous une bannière commune qui leur convient. Or, étrangement, cette manifestation qui a pour objectif de faire apparaître les angles dans toute leur spécificité a plutôt l’air d’héberger une famille dispersée puis recomposée pour l’occasion.

Par ailleurs, si les artistes du 20ème siècle révèlent de manière pertinente les qualités propres à l’angle, il ne faudrait pas oublier que depuis la renaissance, l’angle a été exploré tant par les sculpteurs que les architectes (art baroque). Rappelons également qu’en Europe, l’histoire du paysage peint commence entre deux angles de vues d’architecture (2).

Mais, plus proche de nous et pour donner un exemple, une peinture de Vincent Van Gogh: Une chambre à Arles, 1889, met en scène une vision d’un lieu bien particulier : deux coins de la chambre du peintre. A droite le coin du lit dont la tête ne touche par le mur et à gauche le coin de la table et du miroir. La table qui est étrangement disposée en diagonale dessine un angle vide. Le miroir quant à lui ne montre rien d’un troisième angle qu’il devrait pourtant refléter : il est aveugle. Il y a là dans cette peinture d’espace, des angles vifs, des angles vides et des angles morts qu’on ne saurait ignorer sous prétexte qu’ils s’inscrivent uniquement dans la tradition picturale. Pour preuve, au 21ème siècle, la chambre de l’artiste, le coin d’où il réfléchit et d’où il pense son art, c'est-à-dire son atelier, lieu de la création contemporaine, a tout simplement migré vers le Musée d’art contemporain. Qu’il soit de l’ordre de la picturalité, de la théorie ou qu’il s’inscrive dans une réalité spatiale, l’angle comme lieu d’exposition a toujours fait partie des préoccupations des artistes. Ce qui est nouveau pour l’artiste contemporain c’est le fait que le musée d’art contemporain est lui-même devenu la chambre du peintre, son angle, son coin. C’est donc une métaphore du coin de l’artiste dans le coin de son atelier musée qui est ici présentée au capcMusée à Bordeaux .


Critique de l’Angle droit, seulement

Parmi toutes les œuvres qui sont installées dans les angles, aucune n’est située dans un angle aigu ou un angle obtus (3). Pourtant, la critique de l’angle droit fut vive dans les années 70 (4), et en matière d’architecture et d’urbanisme (5), elle conduisit les jeunes créateurs à en condamner l’utilisation systématique. De ce fait et même si l’on a bien compris la posture des commissaires d’exposition qui ont choisi de s’intéresser uniquement au lieu de « monstration » des oeuvres, on est en droit de se demander pourquoi cette manifestation ne rend pas vraiment compte d’un contexte qui pourrait avantageusement témoigner de la perméabilité des champs de recherche artistique dans l’art contemporain depuis les années 70 : danse, musique, théâtre, art et architecture. Leur rencontre se faisait au sein de problématiques communes, notamment dans cette période de remise en cause des années 60/75. On peut donc être surpris de voir que l’angle, l’angle droit seul, et dans le cadre restrictif du lieu d’exposition, est questionné de manière purement plastique. Autrement dit, comment différencier des oeuvres conçues uniquement dans des angles droits ou sur leurs murs ? Existerait-t-il un « style angle droit ? ». On note également que tous les angles dans cette exposition sont rentrants, une seule oeuvre occupant un angle rentrant et un angle saillant, il s’agit du cercle lumineux, projeté sur trois murs consécutifs, de Michel Vergux : Poursuite en angle sur trois plans A n°1, 1989. Sa tenue dans l’espace fait d’elle une des œuvres les plus intéressantes de cette manifestation.

 

Image de l’artiste

Par ailleurs et selon les époques, il semblerait que les artistes se tiennent au coin du monde ou dans le monde. De l’artiste du 19ème siècle il nous reste l’image récurrente d’un être seul, isolé dans sa tour d’ivoire. Il est celui qui symboliquement occupe plus le coin du monde que son centre. A contrario, l’image de l’artiste au 20ème siècle est celle d’un créateur bien vivant, intéressé par le monde et par la vie : « l’art c’est la vie, la vie c’est l’art », aphorisme qui le situe spatialement plutôt au centre qu’à la périphérie, c'est-à-dire plutôt au Musée que dans son atelier.
Mais il ne faudrait pas confondre l’idée du coin (sa philosophie et sa poétique) où va loger la pensée, et l’angle du lieu d’exposition, thème volontairement choisi pour cette exposition au capcMusée. De par leur restriction formelle ces angles vifs et droits où vont loger l’ensemble des œuvres, invitent le regardeur à fouiller dans sa mémoire à la recherche d’œuvres d’angles que cette proposition de par son parti pris, écarte. Au travail !


(1) A une certaine époque, l’artiste fut mis au banc de la société du fait de ses déclarations jugées misogynes voire racistes. Cette sculpture en coin est donc comme une expiation pour cette période peu glorieuse. retour

(2) En chine, aux 12ème et 13ème siècle, un style pictural appelé « un coin » cultivait déjà la composition asymétrique, avec un coin de l’œuvre volontairement chargé et un fond vide.retour

(3) Le visiteur bordelais qui cherchait à s’instruire en matière d’angle sera donc un peu déçu..retour

(4) L’exposition Stalker qui eut lieu précédemment au capcMusée montrait à ce propos une ouverture intéressante..retour

(5) Il faut se souvenir qu’au moment où tous les artistes s’interrogeaient sur la validité de l’angle droit, avec plus ou moins de succès, nombre d’architectes et d’urbanistes poétiquement emballés par la courbe et par l’angle aigu ou obtus en faisaient leur credo souvent de manière purement et dramatiquement formelle (ex : La Grande Borne, Emile Aillaud architecte).
Un des rares architectes qui su mettre en application une réflexion formelle au service de l’habitat fut Jean Renaudie. Il construisant à Ivry en 1976 des immeubles qui font encore exemple : des angles aigus et des angles obtus, modifient l’aspect intérieur de l’espace habitable des appartements et, de manière logique, modifient également celui des bâtiments et celui de la ville.
Plus récemment en 1993, Zaha Hadid avec le Poste d'incendie de l'usine de meuble Vitra à Weil am Rhein en Allemagne a conçu une œuvre architecturale qui témoigne de ses connaissances transversales en matière d’angle, connaissances qui empruntent autant au suprématisme et à Proun qu’à l’art contemporain. .retour


Isabelle THEVENON
Professeur missionnée DAAC
Capc/Musée