REGARD 8

Monument historique et œuvre dans une collection

Les voyageurs européens sont souvent déçus par l’Egypte, surtout devant les pyramides. Le dépliant touristique ou le site Internet qui les avait incités à partir leur en avait pourtant montré de belles photos en quadrichromie sur fond de ciel bleu et de désert. Or il se trouve que les tombeaux des pharaons Egyptiens font partie intégrante d’un paysage plus vaste, que ces cadrages très serrés ignorent. En réalité ces prises de vue ont pour but de soustraire certains lieux historiques à leur environnement afin d’en effacer la modernité, patrimoine oblige. Les voyagistes savent bien que pour qu’il ait envie de s’envoler il faut, au postulant voyageur, trouver dans les revues et les sites spécialisés, l’odeur et le souvenir perdus de ses livres d’école : l’Egypte, la Grèce, le Moyen-âge et leurs instantanés en couleur. C’est ainsi que la photographie un peu mensongère conduit chaque année des « voyageurs organisés » à découvrir les notions confondues de cadre et de cadrage.

Si les voyageurs reviennent déçus par les lieux et les sites qu’ils ont visités, ils en reviennent instruits quant à la façon de décrypter les images qui les figurent et les défigurent. Cette connaissance leur donne en général l’envie de repartir vers une autre destination, ne serait-ce que pour jauger l’écart existant entre la représentation d’un lieu et le lieu lui-même. Dès leur retour, ils s’empressent de raconter les trains, les hôtels, les avions, les repas, les vins, les sites et les personnes rencontrées. Au fil du temps et des circuits, chaque détail vécu et commenté s’inscrit dans une série de collections et la totalité de ces collections s’inscrit elle-même dans la collection des voyages.
Avec les objets venus d’ailleurs, les grands voyageurs d’antan ont su élaborer des cabinets de curiosités, rassembler des collections et construire des musées. Aujourd’hui, et depuis la seconde moitié du vingtième siècle, on sait que le sens des mots voyage, voyageur et collection a quelque peu évolué notamment grâce à l’hôtellerie, la rapidité des transports et l’accessibilité aux lieux. Le voyageur est plutôt un vacancier et les tombes des pharaons un puissant produit d’appel dans le vaste patrimoine touristique mondial. L’appellation voyage étant plus apparentée au déplacement qu’à la démarche initiatique fait que le voyage est devenu pluriel. Il est commun d’entendre parler des voyages plutôt que du voyage, ce qui permet d’en faire rapidement la collection.

Les musées sont aussi sur le parcours des vacanciers, et l’on peut dire qu’à leur tour, ces institutions culturelles forment des connaisseurs et des collectionneurs à la recherche d’œuvres d’artistes auxquels ils se sont attachés. En un sens, les musées sont devenus des points de repère où il fait bon se retrouver. Si les institutions muséales s’échangent des œuvres, elles ne sont pas sans ignorer qu’elles se prêtent également des visiteurs. Les collections des Musées, qu’elles soient permanentes ou temporaires, forment des ensembles mémorables que certains voyageurs connaissent bien. Contrairement aux immuables monuments historiques ces œuvres peuvent être prêtées, déplacées, et photographiées selon des cadres et des cadrages différents, c’est fonction du thème ou du lieu qui les expose. Le visiteur envisage donc assez facilement de les voir présentées dans des contextes distincts et son œil, contrairement aux monuments historiques, est plus entraîné à en accepter la diversité des images. Ainsi, il peut aller au Musée de La Reina Sofia à Madrid ou bien à Beaubourg à Paris pour essayer de retrouver une peinture dont il a gardé le souvenir ému d’un peu de blanc et d’une étendue de violet parme…

Collection Automne-Hiver 2005 , exposition du 15 septembre 2005 au 12 février 2006, 1ère partie, galeries du rez-de-chaussée : dix œuvres appartenant au capcMusée, œuvres en dépôt ou provenant de divers organismes

Compte tenu de l’actualité internationale récente, le travail artistique passé et présent d’Annette Messager et de Richard Serra, se trouve pris sous un nouvel éclairage qui met en relief toutes les oeuvres qui sont exposées ailleurs et au même moment. En effet, où qu’elle soit et quelle que soit son importance, chaque production plastique de ces deux artistes se regarde et se perçoit en relation avec la grande œuvre qui fait l’actualité internationale. Casino à Venise pour Annette Messager et La matière du temps à Bilbao pour Richard Serra, jouent un rôle de révélateur instaurant de nouveau liens entre les œuvres partout où elles se trouvent. On peut donc commencer la visite de la première partie de la collection Automne-Hiver 2005 (jusqu’à la fin mars 2006), en gardant en mémoire que toute œuvre réfère à une autre œuvre qu’elle soit exposée à Venise, à Bilbao, à Bordeaux ou ailleurs.

Les œuvres, que de nombreux visiteurs connaissent déjà, se côtoient dans de nouveaux espaces, sous un angle neuf, avec de nouveaux éclairages et d’autres voisinages. Dans la première salle, une œuvre verticale de Toni Grand Bois, quatre éléments, 1981 et au mur un pastel noir velouté de Richard Serra Alberta Hunter1984 témoignent du travail de deux sculpteurs attachés à des matériaux différents, oeuvrant pourtant dans une démarche très proche observant le poids, l’épaisseur et la masse des matériaux. Avec Bois, quatre éléments, Toni Grand sculpte à la tronçonneuse, et laisse volontairement des indices, tels les bases (ou socles) montrant ainsi comment les formes sculptées ont émergé du tronc de l’arbre : cinq colonnes de bois, deux d’un côté et trois de l’autre, jaillissent en l’air sur quatre socles jouxtés deux à deux. Avec le vide interstitiel qu’elle laisse entre les colonnes, et les stries profondes qu’elle dessine, la chaîne de la tronçonneuse sait attirer l’œil et travailler avec force l’espace compris entre les colonnes et entre les socles : ça vibre. Le noir profond d’ Alberta Hunter1984, répond à la légèreté spatiale des colonnes de Toni Grand, faisant écho à l’ œuvre magistrale de Richard Serra installée depuis le mois de juin 2005 au Musée de Guggenheim à Bilbao : La matière du temps .

Dans les salles suivantes, les fenêtres au charbon de Kounellis, Sans titre 1990, et l’oeuvre subtile de Lee U Fan, Sans titre 1977, incarnent l’une la force du « plein » occidental et l’autre la puissance du « vide » oriental. Réalisée pour le capcMusée en 1990, l’installation de Jannis Kounellis est constituée de quatre caissons d’acier obstruant quatre fenêtres de deux salles d’exposition, et d’un tas de charbon. C’est en 67 que Kounellis commence à travailler avec ce matériau et en 69 en Italie qu’il entreprend d’occulter des portes et des fenêtres. Pour le visiteur, il est douloureux d’imaginer ces obstructions de manière définitive et de ce fait, l’œuvre ne peut être qu’une installation éphémère. En effet, les portes et les fenêtres ayant pour vocation de laisser passer la lumière et d’ouvrir sur l’extérieur, tout ce qui empêche ou contrarie leur bon fonctionnement dérange. Il faut noter que le tas de charbon, un simple amoncellement qui réfère à la mine, fait également partie de cette installation dépourvue de titre. Il s’oppose aux formes comprimées du même matériau coincé entre la fenêtre et les feuilles d’acier qui l’occultent. L’œuvre, ce qui est assez rare, est donc perceptible à l’intérieur mais aussi à l’extérieur du capcMusée, depuis l’angle de la rue Ferrère et de la rue Foy.

L’échange qui s’accomplit, tel un regard, entre les deux pierres posées à même le sol et aux angles arrondis de Li U Fan, l’une libre dans la lumière et l’autre placée dans l’ombre et sous la feuille d’acier qu’elle semble porter « sur son dos », est de même nature que le dialogue interne propre à l’œuvre de Kounellis et à celui de des artistes réunis dans cette exposition. Il noue et dénoue le rapport entre nature et culture, entre l’homme et l’objet entre l’œuvre et le spectateur, entre la sculpture érigée et ses autres manières, entre une œuvre isolée et la collection. Entre deux pôles, il y a toujours matière à réflexion. C’est cet entre-deux qui mène la démarche de Mario Merz, de Sarkis ou d’Annette Messager dont on peut observer les œuvres dans la seconde partie de l’exposition. Autre manière : Annette Messager qui a choisi de pendre plutôt que d’ériger, pend des mots et des morceaux de corps cousus, pris dans des filets, garnis comme des coussins verticaux, des photos, des ampoules de lumière et des objets. Tombant du plafond, ils occupent deux salles entières et se balancent au gré des visiteurs qui tout en faisant bouger l’installation, en modifient l’éclairage et la perception. Ce pénétrable s’intitule : Plaisir, déplaisir, 1997. A Venise, le plaisir et le déplaisir, le pendu et le dépendu d’Annette Messager, "se bordélisent" au sens propre du mot, au sens italien du mot casino. (2)

Deux œuvres de Sarkis précèdent « Plaisir, déplaisir ». Placé dans un angle de la galerie et en hauteur telle une madone, Le bateau ivre dans le corps de la sculpture 1986, appartient à la collection personnelle d’objets de l’artiste (Trésor de guerre). A la lecture du cartel on comprend que la sculpture, un Bouddha, est emplie de vin. Une seconde œuvre Un bac en attente 1969-2000, posée à même le sol, couchée sur une toile blanche, représente la mémoire d’œuvres sombres, antérieures à 1976, époque à laquelle l’artiste découvre « les ressources créatives de la lumière déployée dans l’espace ».

Enfin, la voiture avec son néon et l’igloo de Mario Merz, Automobile trapassata dal neon, 1969-1990, œuvre installée à de nombreuses reprises dans la nef ainsi que dans diverses expositions depuis son acquisition par le capcMusée, témoigne à l’instar des autres œuvres, pour une époque qui a fait primer la force de l’idée et la démarche de l’artiste sur le résultat final. Où la mise en scène de matériaux pauvres ou rendus pauvres et l’attitude de l’artiste comme forme ont intronisé l’installation. Celle-ci ayant lieu entre sol, mur et plafond, a fait éclater les limites entre sculpture et peinture et a permis d’appréhender l’espace dans son intégralité : espace de l’œuvre, espace du lieu où elle se présente, salle d’exposition ou Musée. (3)


Visiteur et œuvres des Collections

Les collections édifiées par les musées permettent que l’œuvre, classique, moderne ou contemporaine se fasse connaître au regardeur. Quels que soient le cadre, le cadrage et le contexte, à Paris, à Madrid ou au capcMusée à Bordeaux, peu importe.
C’est ainsi qu’aujourd’hui, un visiteur à la recherche d’une oeuvre dans la collection d’un musée européen, est apte à en apprécier la mobilité et peut tout à fait comprendre pourquoi et comment elle a changé de place. Celle-ci peut encore se trouver au Musée mais pas au même endroit. Autrefois accrochée sur une cimaise elle est maintenant présentée seule sur un vaste panneau perpendiculaire au murs d’une nouvelle salle d’exposition. Son isolement la distinguant, le visiteur croit reconnaître l’œuvre. Se souvenant du blanc et du parme qui l’ont conduits là de nouveau, il découvre simultanément la puissance musculeuse d’un personnage et la vigueur du tracé qui en marque les contours…

I.Thevenon



1. Le serpent (Snake), pièce centrale de la galerie de la Salve, est désormais entouré par plusieurs labyrinthes d’acier, que le visiteur parcourt non sans crainte, tant il appréhende de voir s’écrouler sur elles-mêmes les parois d’acier posées selon un équilibre qu’il perçoit instable mais qui ne l’est pas.
2. « Casino,écrit en néon rouge au fronton du pavillon français. Casino, bordel en italien, est un travail facétieux d’Annette Messager qui a mis en scène un Pinocchio dans un bordel organisé de traversins basiques, écrus et rayés, le Pinocchio toujours en bois et en mouvement, en boucle, traversant le labyrinthe des traversins… » : Anne-marie Triboulet in Spirit , octobre 2005 p.7
3. La seconde partie de la « Collection Automne-Hiver 2005» sera présentée dans la nef du capcMusée du 2 décembre 2005 au 26 mars 2006 : Gilbert et Georges, Toni Grand, Anish Kapoor, Jannis Kounellis, Richard Long, Bruce Nauman, Bernard Pagès, Sarkis..

Œuvres, titres et provenance (en ordre d’apparition dans les salles)
Richard Serra
Alberta Hunter 1984 Pastel gras sur sérigraphie 134 X 153 cm Collection Fonds National d’Art Contemporain, Paris, en dépôt au capcMusée d’art contemporain, Bordeaux.
Toni Grand
Bois, quatre éléments, 1981, bois. Collection du Centre Georges Pompidou, Musée National d’Art Moderne, Paris. En dépôt au capcMusée d’art contemporain, Bordeaux.
Jannis Kounellis
Sans titre, 1990, charbon, fer et acrylique 140 x 90 x 50cm. Collection de l’artiste en dépôt au capcMusée d’art contemporain, Bordeaux
Sans titre, 1987, charbon de bois et peinture émail blanc 140 x 90 x 80 cm
Collection de l’artiste en dépôt au capcMusée d’art contemporain, Bordeaux
Lee U Fan
Sans Titre, 1977, fer et pierre 40 x 375 x 151,5cm. Collection Fonds National d’Art Contemporain, Paris, en dépôt au capcMusée d’art contemporain, Bordeaux.
Annette Messager
Plaisir, déplaisir, 1997. Installation, matériaux divers, dimensions variables. Collection capcMusée d’art contemporain, Bordeaux
Sarkis
Un bac en attente (le révélateur), 1969-2001, métal rouillé et peinture sur métal et tissu. Deux éléments, tissu 5 x 5m, bac 300 x 50 x 40cm
Collection de l’artiste, en dépôt au capcMusée, Bordeaux
Le bateau ivre dans le corps de la sculpture 1986, sculpture en bronze remplie de vin, bandes magnétiques et laser
Mario Merz
Automobile trapassata dal neon, 1969-1990, Simca 1000, tube de néon,verre, terre glaise et cire, 220 x 170 x 376 cm
Collection capcMusée d’art contemporain, Bordeaux
Igloo con albero, 1969-1990 œuvre en 3 dimensions, branches, fer, verre et terre glaise, Ht 194 ;D 198cm
Collection capcMusée d’art contemporain, Bordeaux

Isabelle Thevenon
Professeur d’arts plastiques collège Edouard Vaillant
Missionnée DAAC, capcMusée d’art contemporain – Entrepôt 7, rue Ferrère F- 33000 Bordeaux
Téléphone : 05 56 00 81 50. Pour me joindre : les jeudis de 13h45 à 17h30 : Téléphone : 05 56 00 81 88