Regard 10

Alicia Framis, Partages
Exposition du 12 mai au 17 septembre 2006

Derniers préparatifs avant l'inauguration ...

Ouverture du plan séquence:
Robe AntiDod
(salle 6) puis balayage vers la droite sur un ouvrier en train de peindre une cimaise (salle 7).

Derrière lui se déroule une scène filmée par Alicia Framis: des mannequins portant des robes AntiDog sont rangés en ligne à l'entrée du stade de football de l'Ajax d'Amsterdam (13 octobre 2002). Ils occupent volontairement la place. Les spectateurs et les supporters passent...

L'oeuvre s'intitule: AntiDog/performance contre la violence au stade de football de l'Ajax d'Amsterdam, 13 octobre 2002
Robe AntiDog : permet aux femmes de se protéger des agressions. Faite en Twaron (matériau anti-feu, anti-coup, anti-crocs), elle est de couleur jaune très pâle et noire.

 


Image dans la nef : grèves secrètes

L’exposition d’Alicia Framis se déroule dans les mille mètres carrés de la nef du capcMusée Bordeaux ainsi que dans la Galerie Foy. On compte cinq vidéos pour l’œuvre intitulée Grèves Secrètes, images projetées sur cinq grands écrans occupant les angles et le coeur de la nef, montrant des personnages cadrés dans cinq lieux différents : trois musées, une entreprise et une rue. L’artiste les a immobilisés dans leur activité journalière pour les filmer à l’aide d’une steadycam ou caméra portée. De la même manière que les enfants s’adonnent au jeu de la statue, les employés de la Rabobank, des personnels des musées, un groupe de femmes, ont accepté de stopper net leur activité. Coupé dans son élan le geste que chacun d’entre eux était en train d’accomplir se trouve ainsi momentanément figé. Alicia Framis a initié la série Grèves Secrètes avec la Rabobank et poursuivi ses recherches dans des milieux un peu différents. Ainsi le personnel du capcMusée est-il interrompu durant neuf longues minutes dans sa dégustation des vins de Bordeaux. La steadycam amortit le moindre heurt lissant ainsi l’avancée du caméraman, elle avance entre les personnages comme une danseuse glissant doucement sur le sol sans jamais s’interrompre, le plan séquence est à l’honneur. One, two, freeze, plus personne ne bouge !
Au cinéma, lorsqu’un comédien joue le rôle d’un défunt, le spectateur incrédule cherche à capter sur son visage le moindre frémissement ; un battement de cils, un pli. En regardant les vidéos d’Alicia Framis, on procède de la même façon : les « sculptures humaines » tiennent parfois dans leurs mains un liquide tremblant au fond d’un verre presque vide. Et malgré la relative rapidité de la caméra, il est réellement très étrange d’assister à ce spectacle presque immuable d’un musée tout entier faisant un arrêt sur image.

Son et image dans la nef

Tandis que la nef, plongée dans la pénombre, expose un balai de plans séquences visibles des deux côtés de cinq écrans, ce sont cinq sources sonores qui font et défont l’acoustique depuis le rez-de-chaussée jusqu’aux mezzanines. Le son, jamais synchrone puisque les vidéos tournent en boucles au rythme de quatre à dix minutes chacune, provient de toute part mais sans aucune cacophonie pour accompagner les images d’un écran à l’autre. L’enregistrement sonore dans la Tate Modern est particulièrement réussi. Il « colle » étonnamment bien avec les cadrages des autres vidéos et pareillement avec l’architecture de l’Entrepôt qui le qualifie et l’amplifie.

Pour Lérida, Alicia Framis a promené sa caméra sur un groupe de femmes traversant la rue. Cette vidéo filmée en extérieur s’inscrit dans le travail plus engagé de l’artiste, situé dans la galerie Foy, elle en est le lien.

Galerie Foy : « propositions pour vivre ensemble », (huit salles d’exposition)

Daughters without Daughters et Anti-Dog, sont deux installations significatives de cet engagement qui montrent à l’instar de Simone de Beauvoir, qu’ on ne naît pas femme mais qu’on le devient . Pour Alicia Framis ce devenir advient non sans lutte contre les évidences. Première évidence : les femmes sont faites pour perpétuer l’espèce. Du point de vue biologique cet état de fait concerne les femmes comme les hommes mais du point de vue culturel les choses sont un peu différentes. En France par exemple, après bien des luttes menées avec ou contre les hommes, les femmes ont acquis une part de leur libre arbitre notamment grâce au droit de vote (1945), mais surtout grâce à celui de se reproduire quand elles le décident (Loi Veil, 1975). Il faut bien se souvenir que ces victoires datant d’hier et d’avant-hier en France comme en Espagne pourraient disparaître dans une société qui ne souhaiterait pas voir la moitié de sa population acquérir de façon certaine les mêmes droits que s’autorise l’autre moitié.
De quelque manière qu’on l’aborde, l’engagement féministe d’Alicia Framis place le spectateur face à la réalité de la condition humaine comme pour œuvrer à sa remémoration : A room from woman only, seconde partie du titre de l’œuvre intitulée Daughters without Daughters, est une chambre uniquement destinée aux femmes et qui se veut un lieu d’échange et de conversation où les filles ont le droit de dire ce qu’elles souhaitent ou ne souhaitent pas. Cet espace ambigu qui intéresse et/ou irrite les invités comme les refusés, commémore d’autres lieux inscrits dans l’histoire de l’humanité. Lieux réservés aux femmes, que l’autorité masculine leur a concédés alors que l’espace public restait et reste encore pour elles toujours à conquérir, ce que montre Anti Dog. Dans cette œuvre plurielle, la vidéo et la haute couture confirment la diversité des centres d’intérêt d’Alicia Framis qui sait situer ses sujets et ses objets dans des contextes critiques étendus à la mode, à la décoration, au design, à l’architecture et à la ville. Anti Dog c’est d’abord une série de vêtements féminins conçus par de grands couturiers et réalisés dans un tissu solide, le Twaron, tellement résistant qu’il ne se déchire pas, même sous le croc des chiens, la morsure du feu ou l’impact des balles. Assistant à une scène d’agression envers des femmes noires à Berlin, observant le sort réservé aux femmes dans les sociétés en état de régression, l’artiste en atteste avec humour et élégance : Antidog, robe circulaire, Amsterdam 2003.

Partages

On pourra se souvenir de l’exposition d’Alicia Framis intitulée Partages, comme d’un dialogue entre la vie et la mort, toujours imbriqués l’un dans l’autre, vie duelle dans les couples ; couples humains, couples d’habitats, couples corps/vêtement etc.
Il y a dans les œuvres de cette artiste une mise en évidence du temps de pause, ou temps de grève, temps propice à la réflexion, réflexion interstitielle que nous invite à partager le Musée et c’est la raison pour laquelle nous y allons. Avec ses acteurs et ses modèles, Alicia Framis expose des formes (bâti, couture) et des attitudes (pause, silence). Mettant en évidence ce qui achoppe dans la société contemporaine, elle montre que la faille est aussi le lien.


Isabelle Thevenon
Professeur d’arts plastiques collège Edouard Vaillant
Missionnée DAAC, capcMusée d’art contemporain – Entrepôt 7, rue Ferrère F- 33000 Bordeaux – Téléphone : 05 56 00 81 50

Pour me joindre : les jeudis de 13h45 à 17h30
Téléphone : 05 56 00 81 88 (si je ne suis pas à mon poste, laisser un message auprès du service des publics avec vos coordonnées)