Regard 9

Bulletin de liaison entre le capcMusée et les professeurs de l’enseignement secondaire

Dormir, rêver… et autres nuits
Exposition présentée du 3 février au 21 mai 2006
Galerie Foy et Galerie Ferrère, 2ème étage

Une exposition est bien installée lorsque tous les problèmes techniques afférents ont été résolus et que les artistes sont dans l’ensemble satisfaits de la mise en place de leur travail. Venues de divers lieux les œuvres arrivent emballées. On vérifie leur état puis on les transporte dans le Musée à l’emplacement que le commissaire leur a choisi et où elles sont installées. Assistant à leur mise en place on découvre par exemple qu’une déposition (1) requière la force physique de dix personnes tandis qu’un accrochage présentant toutes les apparences de la simplicité cache un dispositif conséquent (2). La fréquentation des oeuvres pendant leur mise en espace permet de se forger une opinion générale sur la tournure de la manifestation. Mais c’est surtout en parcourant les lieux avec son commissaire François Poisay, qu’on peut comprendre comment celle-ci a été initiée. Ce dernier souhaitait donner une image poétique du rêve et du dormeur et montrer que dormir et rêver sont des activités « naturelles » liées au vivant mais pas seulement. En effet, de la vie à la mort en passant par les petits bonheurs et les grandes souffrances, dormir et rêver constituent, inscrits dans notre culture, des moments (des gestes ?) qui s’exposent en images de différentes manières. C’est ainsi qu’au fil de la réflexion cinq directions ont été retenues :
image du dormeur, image du sommeil, image des espaces et des lieux du sommeil, image du rêve, image de la mort.

 

Dormir, rêver, la nuit.
Dans les sociétés occidentales le sommeil, le rêve et la mort sont considérés comme des absences structurantes propices au développement de l’être humain : « ne faites pas de bruit, il dort… ». On parle de sommeil réparateur, on dit que l’on fait son plein de sommeil. Si l’on a bien dormi on est d’ « attaque ».
Avec la mort le repos est éternel, on rejoint la dernière demeure. Il arrive aussi qu’on se réveille la nuit dans son lit en ayant fait de mauvais rêves ou des cauchemars.
Où dormir ?
Si l’on ne dort pas dans un lit on dort toujours quelque part, ce quelque part pouvant aller jusqu’au «nulle part» tant le lieu du sommeil et les conditions du sommeil sont éloignés des usages : dormir dans la rue. Toute image représentant le sommeil repose donc sur un postulat : il faut un lieu pour dormir.

Peut-on être le témoin de son propre sommeil ?
De toute évidence, a moins d’être peint, photographié ou filmé, le dormeur ne peut assister à son propre sommeil ni à son propre rêve. C’est pourquoi il est toujours assisté d’un témoin oculaire. Francis Alÿs photographie hommes et chiens au ras du sol, Sophie Calle immortalise les personnes qu’elle a invité à dormir dans son propre lit, Anna Malagrida scénarise un sommeil dont elle se fait l’interprète.

Regard 9 choisit d’aborder une partie seulement des œuvres présentées dans cette exposition afin de mieux consacrer l’image du dormeur et l’image des espaces et des lieux du sommeil, tous deux contenant en substance l’ensemble des autres images (Rêver…autres nuits). Les professeurs pourront ainsi découvrir l’exposition à partir d’un point de vue volontairement cadré.

Dormir quelque part.
On a dit précédemment que toute image du sommeil montre d’abord un lieu et ensuite un dormeur. Avoir un lit et un toit c’est une base. Dans la ville, quand cette base n’existe pas, le précaire part à la recherche d’une surface sur laquelle s’allonger : c’est la possibilité d’un lieu voire de plusieurs lieux. Le repos y devient une activité difficile et dangereuse, momentanée et déstructurée parce qu’ à force de la morceler il est réellement impossible pour le dormeur d’obtenir son compte de sommeil. Ainsi le sommeil a lieu par morceaux et toute la ville est susceptible d’être spatialement le lieu de ce sommeil, d’en être la couche.
Etant la couche sans le lit, autant dire qu’elle est le non lieu du lit. Qui n’a pas pensé à son propre lit en voyant un homme couché sur un trottoir ? Qui n’a pas eu peur de perdre son lit et son toit à la vue d’un tel spectacle ?

Œuvre exposée, œuvre évoquée
Dans cette exposition, où les images du lieu et du dormeur sont étroitement liées on regardera avec attention les photographies cadrées au ras du sol de Francis Alÿs, Sleepers 2, parce qu’elles dévoilent de la ville un support : le trottoir au revêtement bitumé et auquel est étroitement lié son précaire, homme ou chien. Le travail d’Alÿs repose sur l’ensemble des registres convoqués dans cette exposition : image du dormeur, image du sommeil, image des espaces et des lieux du sommeil, image du rêve, image de la mort. C’est une œuvre grave et discrète qui fait écho à une installation prémonitoire d’Ernest Pignon Ernest datant de 1977 à Paris, qui ne figure pas dans « Dormir, rêver.. et autres nuits », raison pour laquelle il faut l’évoquer. On peut s’y attarder sans perdre de vue le propos de cette exposition, parce qu’elle incarne le dormir, son absence et les pertes qui en résultent. Absence de toit, absence de lit, absence de rêve. Les expulsés, sérigraphie en noir et blanc sur papier collé à même le mur représente deux personnages grandeur nature, une femme et un homme. Le mur entier est à regarder comme une œuvre verticale, une installation comprenant en bas et sur fond blanc, les expulsés, et au-dessus les traces visibles d’un habitat révolu : conduit de cheminée sur brique rose, revêtement mural, pierre usée, carrelage aux motifs bleus sur fond blanc ainsi que diverses surfaces plâtrées. Un reste de papier peint, évoquant par ses dimensions et ses motifs floraux un sommier, semble planer verticalement au-dessus des personnes. L’homme qui est habillé avec un pardessus ouvert porte d’un côté un matelas roulé et de l’autre une valise. La femme, manteau fermé et fichu noué sur la tête, tient une couverture sous le bras droit ainsi qu’une revue qu’elle pince entre ses doigts. Deux sacs aux longues anses prolongent jusqu’au sol son bras gauche. L’ensemble couple/mur forme un collage savant dû autant au hasard des destructions du bâtiment qu’aux choix effectués par l’artiste au moment du collage. L’espace est distribué de telle manière que deux mondes semblent cohabiter : le monde du dessus apparenté au passé, maison, toit , repos, sommeil et celui du dessous apparenté au présent, à la perte du logement et du lit dont il ne reste qu’un matelas roulé et une couverture emportés par les personnages.
Face à eux, étant de la même taille, le spectateur est éprouvé par les regards des « Expulsés » qui fixent leurs yeux droit devant, alors qu’au dessus et derrière, planent les traces d’une demeure perdue. Cette œuvre datée d’une trentaine d’années est prémonitoire en ce sens qu’elle témoigne de la fin d’une époque, (celle les années 70 en France à Paris, qui voit plusieurs de ses quartiers populaires tels Belleville ou les Halles se trouver entièrement déstructurés) et du début d’une nouvelle ère globalisante bien plus dure et bien plus totale qui fait des expulsés, qu’ils soient à Mexico Paris ou Bordeaux, une matière vivante plus proche du chien que de l’être humain. C’est en ce sens que le travail d’Alÿs, évoqué à deux reprises, repose réellement sur l’ensemble des registres convoqués dans cette exposition : image du dormeur, image du sommeil, image des espaces et des lieux du sommeil, image du rêve, image de la mort. Images réelles et symboliques qu’Ernest Pignon Ernest avait pressenties.

Espaces et lieux du sommeil : réel praticable, réel impraticable.
Jouant sur la dualité dedans/dehors, exposé/protégé, Sébastien Rinckel architecte concerné par les micro-architectures ou architecture du « post it », propose visible depuis la rue Ferrère, une sorte de cocon accroché à une fenêtre du capcMusée qu’il occulte entièrement. C’est un petit habitacle noué, une pelote de fines bandes de contreplaqué, une structure accueillante dans laquelle il est possible d’entrer et de se lover. Etrangement situé, placé en porte-à-faux au-dessus du vide, fermant à l’extérieur et ouvrant depuis l’intérieur du Musée, ce nid dangereusement confortable parce qu’on s’y allonge au-dessus du vide, fait réfléchir sur la manière que l’on a d’habiter. Ce praticable dont il semble improbable de s’envoler par le corps ou par l’esprit fait écho à Sleeping-Room, 1995, de Jaume Plensa, une chambre aux briques translucides, qui de par son périmètre de sécurité est présentée comme un objet archéologique dont il est interdit d’approcher. Dans ce mausolée, dans cette sculpture impraticable, la mémoire inconsciente peuplée d’histoires peut se poser sur un lit qui l’occupe entièrement.

Image du dormeur, image du sommeil.
Lors de l’installation de son œuvre, l’artiste Anna Malagrida, qui était présente sur les lieux, nous a raconté qu’elle avait pour habitude de dormir sur le ventre. C’est pourquoi « la Dormeuse », œuvre qui la représente en train de dormir, loin d’être un autoportrait ou une image « naturelle » de l’artiste endormie est bien une mise en scène de son propre sommeil : couchée sur le dos dans un grand lit recouvert d’un drap blanc, revêtue d’une chemise immaculée qui remonte pudiquement au-dessus de ses genoux à mesure qu’elle se tourne à gauche puis à droite, une femme semblant ignorer ce qui a lieu derrière sa fenêtre, dort. Deux vidéo projecteurs sont à l’œuvre dans cette chambre reconstituée (un lit, deux tables de nuit avec lampes de chevet, moquette épaisse). Le premier accroché verticalement au plafond projette l’image de la dormeuse sur le lit. Le second situé hors de la chambre projette sur la fenêtre-écran une vidéo provenant de la guerre du golfe avec un ciel verdâtre embrasé par des explosions éparses
De taille légèrement supérieure à l’échelle humaine, occupant toute la longueur du lit, « La dormeuse » que le visiteur observe debout et en plongée, évoque par ses déformations perspectivistes une œuvre christique de Mantegna. Les pieds nus que l’on voit en premier plan, le drap blanc et les plis de la chemise de nuit, la couleur et l’ambiance générale en sont la cause. Pour obtenir cette dormeuse Anna Malagrida s’est elle-même filmée reposant sur un fond noir. Puis elle a projeté la séquence sur un drap blanc. En boucle, éphémères et durables, aussi réelles que spectrales, ces images impressionnent…

Conclusion

Chaque artiste garde de son enfance une mémoire mêlée de souvenir réels et de souvenirs pris dans les contes et légendes. Souhaitant mettre en valeur l’aspect humain du sommeil et donner une image poétique du rêve ainsi que du dormeur, François Poisay s’est adressé à des artistes qui s’étaient déjà intéressés au sommeil, mais il a également demandé à plusieurs autres artistes d’œuvrer spécifiquement pour cette exposition. Œuvre déjà consacrée ou œuvre de commande, les scénarios mettant en scène le sommeil et leurs interprètes sont intéressants, fascinants ou dérangeants. Ainsi, face au mur de photographies représentant les dormeurs qui se sont succédés dans le lit de Sophie Calle, on se demande à quoi ont réellement pensé tous ceux qui se sont glissés sous ses draps durant quelques heures. N’ont-ils pas eu un peu peur de l’artiste en (grand) mère mâtinée de loup qui les invitait à dormir dans son propre lit ?


(1) Jaume Plensa, Sleeping Room, 1995 (1ère salle, galerie Foy), voir la vidéo de son installation .
(2) Pascal Convert, Autoportrait, 1992 (4ème salle, galerie Foy), Autoportrait, 1992. Gravés dans une pierre de marmorite noire les traces enregistrées du sommeil de l’artiste sont définitivement inscrites dans un marbre qui pèse lourd. Les techniciens du capcMusée ont aménagé un dispositif afin que le poids de la pierre ainsi que son épaisseur soient imperceptibles pour le spectateur. La dalle de marmorite qui est encastrée dans la cimaise est également posée verticalement sur un support solide caché. Il faut donc regarder assez attentivement les pourtours de la pierre pour voir la toile mourir sur ses côtés.


Isabelle Thevenon